1 - Benoît XVI : La miséricorde de Jésus pour la femme adultère (Jn 8,1-11)

Homélie du Vème Dimanche de Carême, 25 mars 2007

Cette même conscience, cette espérance qu'à la suite de temps difficiles le Seigneur montre toujours sa présence et son amour, doit animer chaque communauté chrétienne munie par son Seigneur de réserves spirituelles abondantes pour traverser le désert de ce monde et le transformer en un jardin fertile. Ces réserves sont l'écoute docile de sa Parole, les Sacrements et toute autre ressource spirituelle de la liturgie et de la prière personnelle. La véritable réserve est, en définitive, son amour. L'amour qui poussa Jésus à s'immoler pour nous, nous transforme et nous rend à notre tour capables de le suivre fidèlement.

 

Dans le sillage de ce que la liturgie nous a proposé dimanche dernier, la page de l'Évangile d'aujourd'hui nous aide à comprendre que seul l'amour de Dieu peut changer de l'intérieur l'existence de l'homme et, en conséquence, de chaque société, car seul son amour infini le libère du péché, qui est la racine de tout mal. S'il est vrai que Dieu est justice, il ne faut pas oublier qu'Il est surtout amour: s'il hait le péché, c'est parce qu'il aime infiniment chaque personne humaine. Il aime chacun de nous, et sa fidélité est si profonde qu'il ne se laisse même pas décourager par notre refus. Aujourd'hui en particulier, Jésus nous invite à la conversion intérieure: il nous explique pourquoi il pardonne et il nous enseigne à faire du pardon reçu et donné à nos frères le "pain quotidien" de notre existence.

 

Le passage évangélique rapporte l'épisode de la femme adultère (Jn 8) dans deux scènes suggestives: dans la première, nous assistons à une discussion entre Jésus, les scribes et les pharisiens à propos d'une femme surprise en flagrant délit d'adultère et, selon la prescription contenue dans le Livre du Lévitique (cf. 20, 10), condamnée à la lapidation. Dans la deuxième scène a lieu un dialogue bref et émouvant entre Jésus et la pécheresse.                 

Les accusateurs impitoyables de la femme, citant la Loi de Moïse provoquent Jésus - ils l'appellent "maître" - en lui demandant s'il est juste de la lapider. Ils connaissent sa miséricorde et son amour pour les pécheurs et sont curieux de voir comment il s'en sortira dans un cas de ce genre, qui selon la Loi mosaïque, ne présentait aucun doute. 

Mais Jésus se met immédiatement du côté de la femme ; tout d'abord en écrivant par terre des paroles mystérieuses, que l'évangéliste ne révèle pas, mais dont il reste impressionné, et puis en prononçant cette phrase devenue célèbre: "Celui d'entre vous qui est sans péché (il utilise le terme anamártetos, qui n'est utilisé qu'à cet endroit dans le Nouveau Testament), qu'il soit le premier à lui jeter la pierre" (Jn 8, 7) et qu'il commence la lapidation. Saint Augustin, en commentant l'Évangile de Jean, remarque que "le Seigneur, en répondant, respecte la loi et n'abandonne pas sa bonté". Et il ajoute qu'avec ces paroles, il oblige les accusateurs à entrer en eux-mêmes et, en se regardant, à se découvrir eux aussi pécheurs. C'est pourquoi, "frappés par ces paroles comme par une flèche aussi grosse qu'une poutre, ils s'en allèrent l'un après l'autre" (In Io. Ev. tract. 33, 5).

 

Les accusateurs qui avaient voulu provoquer Jésus s'en vont donc l'un après l'autre "en commençant par les plus âgés jusqu'aux derniers". Lorsque tous sont partis, le Divin Maître reste seul avec la femme. Le commentaire de saint Augustin est concis et efficace: "relicti sunt duo: misera et misericordia" (ibid.), « ils demeurent tous deux seuls: la misère et la miséricorde. »

 

Chers frères et sœurs, arrêtons-nous pour contempler cette scène où se trouvent confrontées la misère de l'homme et la miséricorde divine, une femme accusée d'un grand péché et Celui qui, bien qu'étant sans péché, a pris nos péchés sur lui, les péchés du monde entier. Jésus, qui était resté penché pour écrire dans la poussière, lève à présent les yeux et rencontre ceux de la femme. Il ne demande pas d'explication. Il n'est pas ironique lorsqu'il lui demande: "Femme, où sont-ils donc? Alors personne ne t'a condamnée?" (8, 10). Et sa réplique est bouleversante: "Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et désormais ne pèche plus" (8, 11). Dans son commentaire, saint Augustin observe encore: "Le Seigneur condamne le péché, pas le pécheur. En effet, s'il avait toléré le péché il aurait dit: Moi non plus je ne te condamne pas, va, vis comme tu veux... bien que tes péchés soient grands, je te libérerai de toute peine et de toute souffrance. Mais ce n'est pas ce qu'il dit" (Io. Ev. tract. 33, 6). Il dit: "Va et ne pèche plus".

 

Chers amis, dans la parole de Dieu que nous venons d'écouter apparaissent des indications concrètes pour notre vie. Jésus n'entame pas avec ses interlocuteurs une discussion théorique sur le passage de la loi de Moïse: gagner une discussion académique à propos d'une interprétation de la loi mosaïque ne l'intéresse pas, mais son objectif est de sauver une âme et de révéler que le salut ne se trouve que dans l'amour de Dieu. C'est pour cela qu'il est venu sur terre, c'est pour cela qu'il mourra en croix et que le Père le ressuscitera le troisième jour. Jésus est venu pour nous dire qu'il veut que nous allions tous au Paradis et que l'enfer, dont on parle peu, existe et est éternel pour ceux qui ferment leur cœur à son amour.        

Dans cet épisode également, nous comprenons donc que notre véritable ennemi est l'attachement au péché, qui peut nous conduire à l'échec de notre existence. Jésus congédie la femme adultère avec cette consigne: "Va, et désormais ne pèche plus". Il lui accorde le pardon afin que "désormais" elle ne pèche plus. Dans un épisode analogue, celui de la pécheresse repentie, que nous trouvons dans l'Évangile de Luc (7, 36-50), Il accueille et il renvoie en paix une femme qui s'est repentie. Ici, en revanche, l'adultère reçoit simplement le pardon de manière inconditionnée. Dans les deux cas - pour la pécheresse repentie et pour l'adultère - le message est unique. Dans un cas, on souligne qu'il n'y a pas de pardon sans repentir; sans désir du pardon, sans ouverture du cœur au pardon ; ici on met en évidence que seuls le pardon divin et son amour reçu avec un cœur ouvert et sincère nous donnent la force de résister au mal et de ne "plus pécher", de nous laisser toucher par l'amour de Dieu qui devient notre force. L'attitude de Jésus devient de cette manière un modèle à suivre pour chaque communauté, appelée à faire de l'amour et du pardon le cœur battant de sa vie.

 

Benoît XVI - Angelus - Dimanche 21 mars 2010

 

Chers frères et sœurs !

 

Nous voilà arrivés au cinquième dimanche de carême, dont la liturgie nous propose, cette année, l'épisode de l'Évangile de Jésus qui sauve une femme adultère de la condamnation et de la mort (Jn 8, 1-11). Alors qu'il enseigne dans le Temple, les scribes et les pharisiens conduisent à Jésus une femme surprise en train de commettre un adultère, pour laquelle la loi de Moïse prévoyait la lapidation. Ces hommes demandent à Jésus de juger la pécheresse dans le but de le "mettre à l'épreuve" et de le pousser à faire un faux-pas. La scène est dramatique: des paroles de Jésus dépend la vie de cette personne, mais aussi la vie de Jésus lui-même. Les accusateurs hypocrites, en effet, feignent de lui confier le jugement alors que c'est Lui qu'ils veulent accuser et juger.

Jésus, au contraire, est "plein de grâce et de vérité" (Jn 1, 14) : Il sait ce qu'il y a dans le cœur de tout homme, il veut condamner le péché mais sauver le pécheur, et démasquer l'hypocrisie.

 

L'évangéliste saint Jean met en relief un détail: alors que les accusateurs l'interrogent avec insistance, Jésus se baisse et se met à écrire avec son doigt sur le sol. Saint Augustin observe que ce geste présente le Christ comme un législateur divin: en effet, Dieu écrit la loi avec son doigt sur les tables de pierre (cf. Comm. à l'Evangile de Jean, 33, 5). Jésus est donc le Législateur, il est la Justice en personne. Et quelle est sa réponse? "Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette le premier une pierre". Ces paroles sont pleines de la force désarmante de la vérité, qui abat les murs de l'hypocrisie et ouvre les consciences à une justice plus grande, celle de l'amour, dans lequel consiste le plein accomplissement de tout précepte (cf. Rm 13, 8-10). C'est la justice qui a sauvé Saül de Tarse, le transformant en saint Paul (cf. Ph 3, 8-14).

 

Quand les accusateurs "s'en allèrent un à un, à commencer par les plus vieux", Jésus, en donnant l'absolution à la femme pour son péché, l'introduit dans une vie nouvelle, orientée vers le bien: "Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, désormais ne pèche plus". C'est la même grâce qui fera dire à l'apôtre: "Je dis seulement ceci: oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l'avant, tendu de tout mon être, et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus" (Ph 3, 14). Dieu ne désire pour nous que le bien et la vie; Il pourvoit à la santé de notre âme par l'intermédiaire de ses ministres, nous libérant du mal par le sacrement de la réconciliation, afin qu'aucun ne soit perdu, mais que tous aient le moyen de se convertir.

 

Chers amis, apprenons du Seigneur Jésus à ne pas juger et à ne pas condamner notre prochain. Apprenons à être intransigeants avec le péché - à commencer par le nôtre ! - et indulgents avec les personnes. Que la sainte Mère de Dieu nous aide, elle qui, exempte de toute faute, est médiatrice de grâce pour tout pécheur qui se repent.

 

2 - L’Église est une mère miséricordieuse pour les chrétiens divorcés remariés :

 

  • Cardinal J. RATZINGER :        

Les difficultés et les souffrances des fidèles qui se trouvent en situation matrimoniale irrégulière méritent une attention spéciale. Les pasteurs sont appelés, en effet, à faire sentir la charité du Christ et la proximité maternelle de l'Église ; qu'ils les accueillent avec amour, en les exhortant à se confier à la miséricorde de Dieu, et en leur suggérant avec prudence et respect des chemins concrets de conversion et de participation à la vie de la communauté ecclésiale. (…)

Il faut réaliser pleinement le désir exprimé par le Synode des évêques, que le Saint-Père Jean-Paul II a fait sien, et qui est mis en œuvre par un engagement et des initiatives remarquables de la part d'évêques, de prêtres, de religieux et de fidèles laïcs: avec une charité empressée, faire tout ce qui peut fortifier dans l'amour du Christ et de l'Église les fidèles qui se trouvent dans des situations matrimoniales irrégulières. C'est seulement ainsi qu'il leur sera possible d'accueillir pleinement le message du mariage chrétien et de supporter dans la foi la souffrance impliquée dans leur situation.

Dans l'action pastorale, tout doit être mis en œuvre pour faire bien comprendre qu'il ne s'agit aucunement de discrimination, mais seulement de fidélité absolue à la volonté du Christ qui nous a redonné et confié de nouveau l'indissolubilité du mariage comme don du Créateur.

Les pasteurs et la communauté des fidèles devront nécessairement souffrir et aimer avec les intéressés, pour que ceux-ci reconnaissent, même au sein de leur difficulté, le joug facile et le fardeau léger de Jésus. Leur fardeau n'est pas doux et léger parce que petit ou insignifiant, mais il devient léger parce que le Seigneur -et avec lui toute l'Église - y prend sa part. L'action pastorale qui doit être menée avec un dévouement total se doit de fournir cette aide fondée dans la vérité et aussi dans l'amour. (Lettre aux Évêques en 1994, citée en VI)

 

  • Cardinal G. L. MÜLLER : La vraie miséricorde

Une proposition supplémentaire en faveur de l’admission des divorcés remariés aux sacrements consiste à invoquer l’argument de la miséricorde. Étant donné que Jésus lui-même s’est solidarisé avec les personnes qui souffrent en leur donnant son amour miséricordieux, la miséricorde serait un signe spécial d’une sequela authentique. Cela est vrai, mais c’est un argument insuffisant en matière théologico-sacramentaire, parce que tout l’ordre sacramentel est une œuvre de la divine miséricorde et ne peut pas être révoqué en faisant appel à cette même miséricorde. À travers ce qui est objectivement un faux appel à la miséricorde, on court de plus le risque d’une banalisation de l’image de Dieu, selon laquelle Dieu ne pourrait rien faire d’autre que pardonner.                 

Au mystère de Dieu appartiennent, outre la miséricorde, également sa sainteté et sa justice. Si l’on occulte ces attributs de Dieu et que l’on ne prend pas au sérieux la réalité du péché, on ne peut finalement pas non plus communiquer sa miséricorde aux hommes. Jésus a rencontré la femme adultère avec une grande compassion, mais il lui a aussi dit : « Va, ne pèche plus » (Jn 8, 11). La miséricorde de Dieu n’est pas une dispense des commandements de Dieu et des instructions de l’Église. Elle accorde plutôt la force de la grâce pour leur accomplissement, pour qu’on se relève après la chute et qu’on mène une vie de perfection à l’image du Père céleste.

(Un témoignage en faveur du pouvoir de la grâce sur l’indissolubilité du mariage et le débat sur les divorcés remariés civilement et les sacrements. 23 octobre 2013. Texte cité intégralement en VI)