Chapitre VIII - LE PÈRE EST FIDÈLE
  • Chemin de guérison : conversion et travail psychologique

Ce troisième point n’est pas consacré aux défaillances du père, car nous les avons toutes évoquées précédemment : au moment de la conception de l’enfant, de sa naissance, de son éducation. Parfois ces défaillances sont ponctuelles, parfois elles durent aussi sur une période prolongée. Mais leurs effets, eux, perdurent tant qu’il n’y a pas eu de guérison.

 

Ce processus de guérison ne peut être que global, impliquant les dimensions spirituelle et psychique de notre être, et se déroule durant toute notre vie.

 

Retrouvons notre identité profonde d’enfant de Dieu

Pour comprendre en quoi consiste notre chemin de guérison, il convenait de revenir à son point de départ : le dessein d’amour du Père pour chacun de nous avant même la fondation du monde. En effet, affirme le P. Joseph-Marie Verlinde, « le chemin de guérison intérieure passe par une redécouverte de notre identité profonde, véritable, que seul le Père peut nous révéler, en tant qu’Origine d’où nous tirons à chaque instant la vie, le mouvement et l’être (Ac 17,28). »[1]

 

Cette révélation a été parfaite en Jésus. Lui seul connaît le Père, et nous l’a fait connaître (cf. Jn 1,18). Il a proclamé : Je suis le chemin, la vérité et la vie (Jn 14,6) ; lui seul nous montre le chemin vers le Père et nous permet de recevoir, en revenant à lui, notre identité d’enfant de Dieu.

 

Cela commence pour nous au baptême (cf. ch. II 6), et cette grâce baptismale, nous devons constamment l’actualiser (cf. ch. III 5), notamment à travers le sacrement de réconciliation (cf. ch. IV 4). L’Eucharistie est aussi sacrement de guérison, car elle nourrit en nous la vie d’enfant de Dieu et nous fortifie (cf. ch. V 4). En outre elle nous engage à aimer comme Jésus a aimé, et nous rend capables de pardonner à ceux qui nous ont offensés, à commencer par notre père (cf. ch. VII 4).

 

L’Église nous permet de rencontrer un médecin merveilleux pour notre guérison intérieure : Jésus, à l’œuvre dans les sacrements, qui nous comble de sa grâce, gratuitement.

 

Si nos contemporains sont malades et se gavent de tranquillisants, n’est-ce pas d’abord parce qu’ils ont perdu le chemin de la vérité et de la vie ? Et même parmi les baptisés, combien viennent se ressourcer aux sources des sacrements ? Nous sommes corps, âme et esprit. Nos contemporains passent beaucoup de temps à prendre soin de leur corps (sports, cures, soins divers), et ont souci de leur bien-être (développement personnel, loisirs, vacances, rencontres avec des amis…). Mais combien de temps consacrent-ils à leur esprit, qui leur permet de connaître et d’aimer Dieu ? Beaucoup se sont détournés de la foi chrétienne et s’égarent dans des croyances (Nouvel Âge, religions orientales…) qui ne peuvent les conduire à la vérité tout entière, car seul l’Esprit Saint y fait accéder (cf. Jn 16,13), ni donc à la découverte de leur identité profonde d’enfant bien-aimé du Père.

 

Si nous voulons progresser sur notre chemin de guérison intérieure, venons à la source de l’amour : au Père qui veut nous combler de ses bénédictions, au Fils qui nous offre tous les moyens du salut dans l’Église, à l’Esprit-Saint qui nous sanctifie, et à la Vierge Marie, notre Mère, qui intercède pour nous.

 

Les Français consacrent en moyenne chaque jour trois heures à regarder, à la télévision, des émissions vaines qui les distraient mais ne peuvent leur procurer le bonheur (à raison de 3 h par jour, cela fait une année entière tous les 8 ans !). Combien de temps consacrent-ils à la lecture d’ouvrages qui leur permettent de connaître leur Père et de découvrir leur dignité de fils et filles ? Pourtant ce ne sont pas les bons livres qui manquent, à commencer par la Bible et le Catéchisme de l’Église Catholique !

 

Connaissant de mieux en mieux notre Dieu et son immense amour pour nous, nous sommes conduits à entrer en dialogue avec lui par la prière.[2] Les formes de prière sont multiples : chacun peut en trouver une à sa convenance. Le plus dur est de vaincre l’acédie et de s’y mettre, et il s’agit ici encore d’un choix, d’une décision à prendre. Certains, après leur journée de travail, et bien qu’ils aient ces enfants, trouvent du temps pour faire du sport ou pour se détendre. Ne peuvent-ils en consacrer à un rendez-vous d’amour avec leur Créateur et Sauveur qui veut les combler ? Quand on aime quelqu’un, on lui consacre du temps, et on se réjouit d’être avec lui !

 

Ceci est tout particulièrement vrai pour l’Eucharistie. Nous y recevons Jésus lui-même, réellement présent sous les apparences du pain et du vin. Dieu vient demeurer chez nous- en nous-, pour nous sauver, nous guérir, nous rendre semblables à lui, nourrir en nous la vie éternelle… Et l’immense majorité de nos contemporains, et même des baptisés, ignorent ce mystère extraordinaire. Dans le Notre Père nous prions : Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour. Ce pain nous est offert dans l’Eucharistie, et nous avons la chance de pouvoir le recevoir tous les jours – du moins en ville -. Or combien viennent recevoir quotidiennement ce cadeau merveilleux de notre Dieu ?

 

Il en est de même pour le sacrement de réconciliation. A ce rendez-vous d’amour, le Père nous accueille avec son infinie miséricorde, comme il le fait pour le fils prodigue de la parabole (cf. Lc 15). Il nous purifie alors de tous nos péchés et nous rend toute notre dignité d’enfant bien-aimé. Ce sacrement joue un rôle essentiel pour notre restauration intérieure : nous devrions le vivre au moins une fois par mois, comme la Vierge le demande à Medjugorje.

 

Pour progresser dans notre guérison intérieure et dans notre sanctification, nous pouvons tirer grand profit d’un accompagnement spirituel[3], soit par un prêtre (cf. ch. VI 4), soit par un frère aîné dans la foi, comme cela se fait dans certaines communautés nouvelles. Si nous n’avons pas la chance d’être ainsi accompagnés, une rencontre ponctuelle avec un moine dans une abbaye, ou un prêtre durant une retraite, peut être également bénéfique.

 

Lorsque nous prenons conscience d’une blessure particulière, nous pouvons aussi recourir à la prière des frères, comme cela se pratique dans le Renouveau charismatique et les communautés nouvelles. Beaucoup de groupes de prière ont mis en place un groupe d’intercession. J’ai été témoin des grandes grâces que le Seigneur accorde à ceux qui ont l’humilité de solliciter la prière des frères.

 

Quant aux communautés nouvelles, beaucoup d’entre elles organisent des retraites de restauration intérieure durant lesquelles on invite Dieu à revisiter toute l’histoire personnelle des participants depuis leur conception. Un temps y est pris pour présenter à Dieu les blessures reçues dans la relation au père.[4]

 

« Qu’est ce qu’une démarche de libération intérieure ? Le propos de l’accompagnateur est d’aider un adulte (…) désireux de rencontrer le Christ compatissant et miséricordieux qui peut le délivrer de son mal, pardonner ses péchés et le guérir aussi des plaies intérieures. Tel le bon samaritain, le Christ vient le consoler et panser ses blessures. Il l’éclaire en vérité pour qu’il en prenne conscience ; il peut le libérer des conséquences de ces blessures afin qu’il consente à s’ouvrir à nouveau au don de la vie et à la relation. »[5] Des milliers de personnes – dont je suis – peuvent témoigner des bienfaits reçus durant ces retraites de restauration intérieure.

 

« L’évangélisation des profondeurs »

Il arrive que certains ne tirent pas de cette démarche le profit escompté. B. Dubois et D. Desbois en évoquent les raisons. L’une de celles-ci est « une attente de type « magique » : la personne, n’ayant pas un désir suffisant de changement, attend une guérison « de l’extérieur ».[6] » On voit ainsi des gens courir de session en session, de convention en convention, à la recherche de l’équipe la meilleure, du prédicateur aux charismes les plus puissants, dans l’espoir d’obtenir une guérison totale et rapide… chose impossible.

 

Dans notre chemin de guérison intérieure, nous pouvons certes recevoir des grâces fortes de libération intérieure, notamment durant les sessions que nous venons d’évoquer. Mais nous ne pouvons pas faire l’économie de tout un travail psychologique sur nous-mêmes. Il nous faut, selon l’heureuse expression de Simone Pacot, évangéliser nos profondeurs. Suite à nos blessures d’enfance, nous nous sommes construits de travers, et nous avons adopté des croyances fausses, ainsi que des comportements inadaptés. C’est tout cela que nous devons mettre en lumière, et autant que possible changer, grâce à un travail psychologique que Dieu ne manquera pas de seconder.

 

Nous avons évoqué les blessures extrêmement graves reçues dans la relation au père, et leurs conséquences sur toute la vie des victimes. La personne qui les a subies peut en rester à une attitude victimaire, se lamentant sur ses malheurs, et haïssant son père. Elle risque alors de s’aveugler sur certains choix qu’elle a faits, et dont elle était responsable. Il lui faut donc revenir à ces carrefours de son histoire ou elle a posé de mauvais choix, et rectifier son orientation de vie en adoptant ceux qui la conduiront à l’amour et au bonheur.

 

Parfois les blessures ont été si violentes que la victime les a enfouies dans son subconscient, si bien qu’elles sont inaccessibles à l’anamnèse consciente. Alors « l’aide d’un thérapeute dûment formé, agissant dans un cadre approprié, peut être nécessaire. Elle permettra de mettre en mots les angoisses profondes, d’assouplir les mécanismes de défense rigides, de prendre conscience des imagos contraignantes, de renoncer à des mensonges inconscients, et d’aménager des relations aux autres plus flexibles. Le sujet accède ainsi à son intériorité dans les modes de la nature humaine ; il s’inscrit dans un chemin de maturation respectant son rythme propre. »[7]

 

Beaucoup ont peur de recourir à l’aide d’un psychothérapeute. Pourtant celle-ci, pendant une étape de leur chemin de guérison, peut leur être très bénéfique.[8]

 

A défaut, les livres et sessions de formation peuvent nous aider à mieux nous connaître, à comprendre comment nous avons réagi par rapport à nos blessures, quels systèmes de défense nous avons mis en place, et comment nous devons évoluer si nous voulons aimer mieux et davantage. L’Esprit Saint nous accompagne dans cette démarche, pour que nous ayons les lumières nécessaires, recevions des grâces de libération, et la force de nous reconstruire en rectifiant tout ce qui a besoin de l’être.

 

Des outils peuvent nous aider à mieux nous connaître. Parmi eux l’ennéagramme, abordé en dehors de tout contexte ésotérique ou new âge. Selon Pascal Ide, « c’est avant tout un outil destiné à la connaissance de soi et à la transformation personnelle. Sa finalité est donc double : se connaître et se changer.

 

L’ennéagramme a pour but (…) d’aider la personne à évoluer, de l’accompagner sur un chemin de construction ou de reconstruction d’elle-même. »[9]

 

De quoi s’agit-il ? « Toute âme présente neuf portes qui l’ouvrent au réel. Malheureusement, le plus souvent, seules une, parfois deux ou trois de ces portes sont ouvertes. »[10] A la suite de ce que nous avons vécu dans notre prime enfance, nous nous forgeons un type de personnalité parmi les neuf possibles (« ennéa » signifie « neuf » en grec). Comme, au départ, les neuf types se développent en réaction à une situation hostile, et qu’ils reposent sur un mécanisme de défense qui devient une compulsion, Pascal Ide retient, pour les désigner, la dénomination négative et comportementale : le perfectionniste, l’indispensable, l’arriviste, l’individualiste, le cérébral, le légaliste, le jouisseur, le petit chef, le temporisateur.[11]

 

Dans l’optique de ce livre, remarquons combien il importe que le père reconnaisse son type. En effet, selon le type auquel il appartient, il ne les éduquera pas de la même manière. Par exemple un perfectionniste sera très exigeant avec eux, alors qu’un jouisseur sera beaucoup plus laxiste ; un indispensable peut devenir paternaliste, alors qu’un petit chef risque d’être autoritaire, voire violent ; un arriviste poussera ses enfants à réussir, à l’école et dans la société, alors qu’un individualiste les incitera à développer plutôt leurs dons artistiques, etc.

 

En outre dans une même famille les enfants peuvent réagir différemment par rapport à leurs parents : mes cinq frères et sœurs et moi sommes pratiquement tous d’un type différent ! Il est donc important de connaître la personnalité de chacun, car on ne peut éduquer de la même manière des enfants différents !

 

Le danger est d’enfermer quelqu’un dans son type, de le « cataloguer ». Or l’ennéagramme a pour but de nous aider à évoluer et à nous ouvrir. Dans les livres écrits par des non chrétiens, cette possibilité est évoquée ; mais quelle est la force qui permet cette évolution ? Ce n’est pas dit. En perspective chrétienne, nous pouvons comprendre comment Dieu peut nous aider.

 

Chaque type se structure en réaction à une situation de souffrance familiale. Celle-ci provoque chez l’enfant une peur profonde et une compulsion pour échapper à l’angoisse. Par exemple le cérébral, ayant souffert du manque d’amour de ses parents, refoule son affectivité et développe son intellect. Il a peur de la relation et craint d’être envahi, si bien que sa compulsion est de s’isoler pour éviter l’intrusion. Du coup il développe une tendance principale qui consiste à retenir ses connaissances, ce qui est une sorte d’avarice. Chaque type a une peur archaïque, une compulsion et une tendance principale différentes des autres.

 

Or les auteurs chrétiens établissent une relation entre les neuf tendances principales et les sept péchés capitaux, auxquels on ajoute deux tendances : le mensonge pour l’arriviste, et la peur pour le légaliste. Pascal Ide s’interroge longuement sur le sens de ces péchés capitaux et sur leur rapport avec les tendances principales.[12] Ce sont des péchés parce qu’ils nous détournent du bien véritable qui est Dieu, et ils sont capitaux parce qu’ils en entraînent d’autres qui peuvent être beaucoup plus graves (par exemple la colère peut conduire à la violence, et même au meurtre : des pères en colère en arrivent à torturer leurs enfants, et des fils en colère, devenus adultes, se vengent parfois en tuant leur père !)

 

Il importe donc de lutter contre ces péchés. Pour cela, il faut d’abord les reconnaître humblement ; puis désirer s’en corriger. Dans la mesure où nous faisons effort en ce sens, la grâce nous est donnée. Par exemple, le cérébral doit lutter contre sa tendance au repli sur lui, pour s’ouvrir à la relation et à l’amour ; et contre sa tendance à retenir ses connaissances pour les partager à autrui.

 

En même temps que nous luttons contre nos péchés, nous pouvons développer, toujours avec la grâce de Dieu, les vertus qui leur correspondent en positif – et toutes les autres ! Par exemple, pour le cérébral, c’est la générosité. Plus on y arrive, et plus on progresse alors vers l’intégration… et vers la sainteté. Pour chacun des types, Pascal Ide trace un chemin en ce sens, et donne de nombreux conseils avisés.[13]

 

Cet outil de l’ennéagramme est très intéressant pour se connaître soi-même, mais aussi pour comprendre son conjoint, ses enfants, ses collègues de travail, ceux que l’on fréquente dans la vie associative ou dans l’Église…

 

D’autres outils existent. En perspective chrétienne, c’est sans doute Simone Pacot qui a le plus approfondi la manière dont peut se faire l’évangélisation de nos profondeurs. Je ne peux résumer en quelques lignes ses quatre livres, et me contente d’inviter à les lire.[14]

 

Il est beau de voir comment, de nos jours, Jésus, le bon berger qui prend soin de ses brebis blessées (cf. Lc 15,4-6), suscite dans son Église une multitude d’initiatives pour les libérer, les guérir, les restaurer. La miséricorde et les bénédictions de Dieu ne sont pas épuisées !

 

[1] P. Joseph-Marie Verlinde, Parcours de guérison intérieure, tome 1, Presses de la Renaissance 2003 p. 11.

 

[2] (38) Cf. CEC Quatrième partie : la prière chrétienne, n° 2558 à 2758

 

[3] Cf. B.Dubois et D. Desbois, La libération intérieure, deuxième partie : l’accompagnement spirituel

 

[4] Bernard Dubois et Daniel Desbois, après une longue préparation qui a commencé en 1978, ont fondé en 2001 les sessions Anne Peggy agapê, qui ont accueilli depuis plus de six mille personnes. Dans La libération intérieure, quatrième partie, ils expliquent en quoi consiste la démarche de libération intérieure, et citent onze autres communautés qui organisent des sessions du même type.

 

[5] Ibid. p. 205

 

[6] Ibid. p. 270

 

[7] Conférence des Évêques de France, Note doctrinale n°6 sur la guérison des racines familiales par l’Eucharistie. I : Expertise psychologique.

 

[8] Cf. B. Dubois et D. Desbois, La libération intérieure, Première partie : l’accompagnement psychothérapeutique.

 

[9] Pascal Ide, Les neuf portes de l’âme, l’ennéagramme, Sarment éd. Du Jubilé, 1999 p.10

 

[10] Ibid. p.9

 

[11] Ibid. p.42 ; il décrit en détail les neuf types dans son chapitre II.

 

[12] Ibid. ch. IV : Approche éthique. Sur les péchés capitaux, cf. CEC 1865-1866

 

[13] Ibid. ch. VI : Moyens d’évolution de chaque type

 

[14] Cf. bibliographie finale