INTRODUCTION

Une société sans pères

Une méditation et une réflexion sur la paternité sont devenues d’autant plus nécessaires que nous avons assisté au XXe siècle à une remise en cause radicale de la paternité. Cela a commencé à la fin du XIXe siècle avec S. Freud et la critique psychanalytique, K. Marx et la critique marxiste, F. Nietzsche et la critique individualiste[1]. Celles-ci ont conduit à l’explosion de 1968 qui a été une catastrophique remise en cause de la paternité, non seulement dans ses formes caricaturales, mais dans son principe même.

 

Cela a eu des conséquences dramatiques dans les familles où, faute d’heureux pères, les jeunes n’ont plus de repères ; à l’école où les élèves ont de plus en plus de mal à supporter l’autorité des enseignants ( je l’ai expérimenté, et ai vu la situation se dégrader au fils des années) ; dans la société, et en particulier dans les médias, où le leitmotiv est : « faites-vous plaisir », - comme des adolescents immatures déconnectés de la réalité -. « Nous sommes dans une société incestueuse qui a perdu le sens de la paternité et de la filiation, déplore T. Anatrella : on ne fait pas la différence dans la vie affective et sexuelle entre les adultes et les jeunes. On s’esclaffe quand un Gainsbourg chante un hymne à l’inceste avec sa fille. »[2]

 

Cette crise a gagné également l’Église. Cela est visible tout particulièrement dans la critique du Pape et de l’institution sur un certain nombre de points sensibles. Mais, plus largement, la sensibilité religieuse des chrétiens, surtout en Occident, en a été marquée. Alors que l’eucharistie est tout entière orientée vers le Père, les chrétiens « modernes » se tournent principalement vers Jésus, et sont plus sensibles à son message de transformation sociale qu’à sa mission de Sauveur venu nous rendre toute notre dignité d’enfant de Dieu en nous libérant du péché !

 

Peut-être est-ce pour cela que les gens, orphelins du Père, se tournent vers les guérisseurs pour être soulagés de leurs maux ; vers les devins pour être rassurés quant à leur avenir ; vers le spiritisme pour savoir ce qui se passe après la mort ; vers les gourous dans toutes sortes de groupements spirituels d’inspiration orientale ou dans les sectes. Et tout cela au détriment de leur véritable bonheur.

 

Déjà il y a longtemps le prophète Jérémie se faisait l’écho de la plainte de Dieu : « Mon peuple a commis deux crimes : ils m’ont abandonné, moi la source d’eau vive, et ils se sont creusé des citernes lézardées qui ne tiennent pas l’eau. » (Jr 2.13). Et le Seigneur, par la bouche du prophète Joël, leur lance cet appel : « Revenez à moi de tout votre cœur (…). Revenez au Seigneur votre Dieu (votre Père), car il est tendre et miséricordieux, lent à la colère et plein d’amour. » (Jl 2,12-13)

 

Le retour au Père

Jésus y invite dans la magnifique parabole dite « de l’enfant prodigue », que l’on préfère parfois appeler « de la miséricorde du Père »[3]. C’est ce que nous ferons dans la première partie de chaque chapitre de ce livre.

 

Pour découvrir qui est le Père, « il n’est pas inutile de purifier humblement notre cœur de certaines fausses images de ce monde-ci. (…) La purification du cœur concerne les images paternelles ou maternelles, issues de notre histoire personnelle et culturelle, et qui influencent notre relation à Dieu. Dieu notre Père transcende les catégories du monde créé. Transposer sur lui, ou contre lui, nos idées en ce domaine serait fabriquer des idoles, à adorer ou à abattre. »[4]

 

Dans les critiques de la paternité évoquées plus haut, nous devons retenir ce qui était juste pour écarter les fausses images de Dieu (le Père n’est pas Jupiter, ni un papa gâteau !) et pour devenir capables d’accueillir la révélation du vrai visage du Père.

Cela est possible car, devant la faiblesse de notre intelligence et l’obscurcissement de notre cœur par le péché, Dieu a pris lui-même l’initiative de se révéler aux hommes. « Il a plu à Dieu, dans sa sagesse et sa bonté, de se révéler en personne et de faire connaître le mystère de sa volonté (cf. Ep 1,9) ; grâce à celui-ci, les hommes, par le Christ, le Verbe fait chair, accèdent, dans l’Esprit Saint, auprès du Père, et sont rendus participants de la nature divine (cf. Ep 2,18 ; 2 P1, 4). »[5]

 

La révélation du Père a commencé dans l’Ancien Testament[6], mais a été faite en plénitude par Jésus, le Fils de Dieu fait homme. « Personne n’a jamais vu Dieu ; le Fils unique, qui est dans le sein du Père, nous l’a dévoilé » (Jn 1,18)[7]. « Toute la vie du Christ est révélation du Père : ses paroles et ses actes, ses silences et ses souffrances, sa manière d’être et de parler. Jésus peut dire : « Qui me voit voit le Père » (Jn 14,9), et le Père : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé ; écoutez-le » (Lc 9,35). Notre Seigneur s’étant fait homme pour accomplir la volonté du Père, les moindres traits de ses mystères nous manifestent « l’amour de Dieu pour nous » (1 Jn 4,9). »[8]

 

La révélation du Père a été transmise par Jésus aux apôtres et à l’Église. « Le Christ Seigneur, en qui s’achève toute la révélation du Dieu très-haut (cf.2 Co 1,30 ; 3,16-4,6), ayant accompli lui-même et proclamé de sa bouche l’Évangile d’abord promis par les prophètes, ordonna à ses apôtres de le prêcher à tous comme la source de toute vérité salutaire et de toute règle morale, en leur communiquant les dons divins (cf. Mt 28,19-20 et Mc 16,15). »[9]

 

L’Église est dépositaire du trésor de la Parole de Dieu, et c’est elle qui est garante de la juste interprétation de celle-ci, grâce à l’assistance du Saint-Esprit. C’est pourquoi, pour découvrir le Père, il nous faut constamment revenir à la Bible, spécialement à l’Évangile, et à l’enseignement de l’Église.

 

Dans celui-ci, nous pouvons faire une place de choix au Catéchisme de l’Église Catholique. C’est une véritable mine de pierres précieuses pour ceux qui veulent devenir adultes dans la foi ! Il est truffé de citations bibliques (l’index des références de celles-ci occupe 30 pages !), de citations des Pères de l’Église, des saints ou d’écrivains ecclésiastiques (9 pages de références), de citations des conciles, de documents pontificaux ou ecclésiaux (15 pages de références). Quand je l’ai lu intégralement pour la première fois, j’en ai été émerveillé !

 

Lorsque l’Église nous transmet la révélation du Père, c’est pour nous permettre de le connaître en vérité, et d’entrer dans une relation vraiment filiale avec lui. Mais nous ne pouvons pas parvenir à la vérité tout entière sans l’assistance de l’Esprit Saint. Celui-ci, Jésus nous l’a promis avant sa passion (cf. Jn 16,13) ; ressuscité il l’a communiqué à ses apôtres (cf. Jn 20,22 ; Ac 2). Au baptême, plongés dans la mort et la résurrection de Jésus, nous avons reçu l’Esprit Saint et sommes devenus enfants du Père. Grâce aux dons d’intelligence (cf. 1 Jn 5,20) et de sagesse (cf. Ep 1,17-18), nous pouvons connaître notre Père et goûter combien il est bon. C’est ce qu’expérimentent beaucoup de ceux qui vivent une nouvelle effusion de l’Esprit Saint dans le Renouveau Charismatique. C’est ce à quoi tout baptisé est appelé.

 

Aussi, amis lecteurs, « Que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père à qui appartient la gloire, vous donne un esprit de sagesse qui vous le révèle et vous le fasse vraiment connaître ; qu’il ouvre votre cœur à sa lumière, pour que vous sachiez quelle espérance vous donne son appel, (…) quelle immense puissance il a déployée en notre faveur à nous les croyants ; son énergie, sa force toute puissante, il les a mises en œuvre dans le Christ lorsqu’il l’a ressuscité des morts et fait asseoir à sa droite dans les cieux » (Ep 1,17-20).

 

Redécouvrir ce que c’est qu’être père

Saint Paul, à qui le mystère de la paternité de Dieu a été révélé de façon exceptionnelle, fléchit les genoux devant le Père, de qui toute paternité tient son nom, au ciel et sur la terre (Ep 3,14). C’est en contemplant la paternité de Dieu que nous pourrons comprendre ce que doit être la paternité humaine, par-delà toutes les critiques dont elle a fait l’objet.

La paternité est d’abord un merveilleux mystère car, alors que les anges ne sont pas pères, c’est Dieu qui a voulu que les hommes le soient, et deviennent ainsi de vivantes images de l’unique Père des cieux. En créant l’homme – homme et femme – à son image, Dieu a voulu que le couple vive un mystère d’amour et de fécondité qui trouve sa source dans la Sainte Trinité et qui est le reflet de ce qui se vit au sein de celle-ci !

 

En Dieu, ce qu’il y a de plus intime et de plus profond, c’est sa paternité. Dieu est Père : C’est son nom, et c’est son être. Or, dans son infinie sagesse, il a voulu que l’homme participe à sa paternité, dans un mystère de communion d’amour avec son épouse qui, elle, dans sa maternité, participe aussi à la fécondité de Dieu. C’est pourquoi, dit le Père Marie-Dominique Philippe, « la procréation a quelque chose de sacré : (…) l’homme reçoit la femme de Dieu ; et cela pour qu’ils puissent réaliser ensemble une œuvre qui les dépasse, dont ils sont responsables, dépositaires ; cette œuvre est la famille, qui va se réaliser par la procréation. L’homme est le chef-d’œuvre de l’univers. »[10]

 

Puisque c’est Dieu qui a confié à l’homme la mission de devenir père, c’est lui aussi qui, par son exemple donné dans la Bible, enseigne à l’homme comment devenir père à son image. Après avoir médité la Parole de Dieu, et en nous appuyant sur l’enseignement de l’Église, nous découvrirons dans chaque chapitre quelques repères pour ceux qui veulent vivre leur paternité comme le Père, c’est-à-dire à sa ressemblance et avec sa grâce.

 

Des pères faibles, blessés, pécheurs

Malheureusement la perfection n’est pas de ce monde ; nous sommes tous plus ou moins faibles, plus ou moins blessés, et plus ou moins pécheurs. « Les pères d’ici bas, a écrit le Cardinal Danneels, ne sont que des images brisées ou encrassées de ce qu’est la paternité de Dieu. (…) Ces derniers temps, elles le sont même de plus en plus. »[11]

 

Dans les pires cas, nous pouvons même affirmer que l’image de Dieu disparaît du miroir, pour faire place au visage grimaçant de Satan. Quand des pères commettent l’inceste sur leur fille, ou battent sadiquement leur enfant, non seulement ils blessent celui-ci de façon abominable, mais en plus ils l’empêchent de découvrir la tendresse miséricordieuse de leur Père des cieux !

 

Dans chaque chapitre nous évoquerons ces défaillances ou ces crimes des pères envers leurs enfants et les blessures qu’ils entraînent chez l’enfant, pour les présenter à la miséricorde de Jésus. Celui-ci, dans sa passion, a pris sur lui toutes nos blessures et tous nos péchés, et, aujourd’hui, il veut convertir les pécheurs et guérir ses frères et sœurs blessés pour les conduire à son Père qui est aussi notre Père (cf. Jn 20,17).

 

Un chemin de guérison

Oui, aujourd’hui encore Jésus est à la recherche de ses brebis perdues ou blessées pour les ramener vers Dieu. Et « le Père céleste, affirme le Cardinal Danneels, s’occupe de restaurer la paternité terrestre des hommes, de la cicatriser, et de la guérir. (…) En prenant pour exemple l’icône du vrai Père, telle que Jésus nous l’a fait connaître, notre image paternelle détériorée d’ici-bas peut être restaurée, guérie de ses blessures. »[12]

 

Personnellement, après ma conversion il y a trente ans, j’ai commencé à l’expérimenter. Et depuis je n’ai cessé de m’intéresser à la manière dont Dieu s’y prend pour nous guérir intérieurement. Sans méconnaître l’apport très précieux de la psychologie, je mettrai donc en lumière surtout l’importance du retour au Père pour progresser sur ce chemin, et explorerai les trésors que l’Église met à notre disposition pour que nous vivions certaines étapes essentielles pour notre restauration intérieure.

 

A la fin de chaque chapitre seront proposées des pistes qui permettent d’avancer sur ce chemin de guérison. Celle-ci requiert notre collaboration active pour que nous accueillions la grâce du Père qui veut notre bien. C’est pourquoi seront proposées aussi quelques Paroles de Dieu et quelques prières qui peuvent nous aider à recevoir la miséricorde de notre Père.

Celui-ci veut faire de grandes choses pour ceux qui mettent leur confiance en lui. Lui qui a créé l’homme, et qui lui a fait le don de la paternité, il ne pourrait pas restaurer son ouvrage si son enfant le lui demande avec foi ? Il a ressuscité son Fils, et il nous donne part à la résurrection de Jésus : il n’y a rien d’impossible pour lui ![13]

 

Aux lectrices

Lorsque j’ai fait lire mon manuscrit à une amie de mon groupe de prière qui vit une situation familiale difficile (mari malade ; ado révolté), elle l’a dévoré, puis m’a fait part de son heureuse surprise : à priori elle pensait que ce livre était destiné aux pères, mais elle s’est rendu compte qu’il était aussi pour elle, et sa lecture l’a « touchée, consolée, réconfortée ».

 

« Mon père biologique, m’écrivait-elle, a été absent de ma vie depuis que je suis née. Petite, je me suis posé tant de questions à son sujet : « Où est-il ? Que fait-il ? Quels sont son physique, ses goûts, son tempérament ? » Aujourd’hui il n’est plus. Je ne l’ai jamais vu et je ne le verrai jamais…

 

« Dieu notre Père, je ne l’ai jamais vu non plus, mais à plusieurs reprises il m’a saisie de sa présence, et m’a accordé des grâces sensibles. Aujourd’hui encore il connaît toutes nos imperfections et nos blessures. Si nous le lui demandons avec confiance, il nous répond, parce que nous sommes ses enfants choisis et aimés.

 

« En lisant ce livre, j’ai cru renaître, mais cette fois-ci avec un Père attentionné, aimant, consolant. Je sens qu’il m’accompagne pour que je ne tombe pas. Je le sens à mes côtés, prêt à me relever. Sentir sa présence me donne la paix, la joie. Son Amour de Père miséricordieux à l’infini me comble, me fait grandir. Aujourd’hui j’ai un papa, un Vrai Papa ; je ne le vois pas, mais un jour peut-être… Mon Père, je t’adore et je m’abandonne à toi. »

 

Amies lectrices, vous êtes toutes filles bien-aimées du Père (cf. la première partie de chaque chapitre). Vous avez toutes eu un père qui avait vocation à vous révéler la tendresse du Père. Peut-être l’a-t-il fait (cf. la deuxième partie de chaque chapitre) ; et, si vous êtes mariées et mères de famille, votre mari a besoin de vous pour assumer pleinement sa responsabilité paternelle. Si malheureusement vous avez été blessées, peut-être gravement, par votre père (cf. la troisième partie de chaque chapitre), puissiez-vous trouver dans le quatrième point de chaque chapitre des pistes bénéfiques pour vivre un chemin de guérison intérieure.

 

En lisant certains passages, vous vous direz peut-être : c’est valable aussi pour la mère ! Vous avez tout-à-fait raison ; mais j’ai choisi, dans ce livre, de centrer mon propos sur le père, sans ignorer le rôle tout aussi essentiel de la mère. Peut-être un livre comme celui-ci sera-t-il un jour écrit sur la mère ?

 

[1] cf. G. Gennari, article « Fils de Dieu », dans le Dictionnaire de la vie spirituelle, Cerf 1983, p 433-434

 

[2] Tony Anatrella, psychanalyste, dans Gros plan sur l’adolescence. Chalet 1992, p 51.

 

[3] Lc 15, 11-32

 

[4] Catéchisme de l’Église Catholique (CEC) n°2779

 

[5] Vatican II, Constitution sur la Révélation Dei Verbum, n°2

 

[6] Ibid. 3 et 14-15

 

[7] Saint Jean est l’évangéliste qui met le plus en lumière la révélation du Père par Jésus. Alors que, dans l’Ancien Testament, Dieu est appelé Père 14 fois, il l’est 109 fois dans les écrits de Saint Jean !

 

[8]     CEC n° 516

 

[9] Vatican II, Constitution sur la Révélation divine n°7

 

[10] P. M.-D. Philippe, Au cœur de l’amour, Le Sarment Fayard 1987, p.16

 

[11] Cardinal G. Danneels, le Père, Paroles de vie Noël 1998, p.3

 

[12] Ibid. p.5            

 

[13] Cf. Lc 1,37 ; Ep 3,20