VIVRE LE SACREMENT DE L'ALLIANCE

C’est Dieu qui a institué le mariage aux origines de l’humanité. Il a créé le couple d’Adam et Ève, l’a béni, et l’a rendu fécond, de telle sorte que cette famille soit le signe de l’amour vécu au sein de la Sainte Trinité. C’est ce que saint Jean-Paul II a appelé le sacrement primordial. Et Dieu vit que cela était très bon. (Gn 1,31)

Malheureusement, trompé par Satan, le couple originel a désobéi à Dieu, se coupant de lui et plongeant l’humanité dans le péché. Les conséquences en ont été dramatiques pour le couple et pour la famille. Désormais l’homme et la femme ont du mal à se faire mutuellement confiance, et leur amour est faussé par l’égoïsme, l’orgueil, la domination et la convoitise. L’infidélité s’est répandue, disloquant les couples. Le péché s’est répandu comme un raz de marée jusqu’à aujourd’hui, pervertissant l’amour et détruisant les familles. [1]

C’est pour cela qu’il est si difficile pour le couple sans Dieu de fonder son alliance sur des piliers solides. Lorsqu’un homme et une femme se rencontrent et qu’ils envisagent, dans le grand élan qui les pousse l’un vers l’autre, dans l’enthousiasme des débuts, de faire alliance l’un avec l’autre, il leur faut établir celle-ci sur les trois piliers que sont la confiance, l’amour et la fidélité. Si tout se passe bien au début, bientôt des difficultés surgissent.

 

La confiance

 

La confiance est la porte de l’amour. Tant qu’elle demeure, un couple tient au milieu de toutes les difficultés. Inversement, quand elle disparaît, c’est la mort de la relation avec toutes ses conséquences désastreuses.

 

La capacité de faire confiance est très profondément ancrée en nous : c’est Dieu qui l’a inscrite dans notre conscience. On le constate quand on observe un petit animal et un petit bébé qui viennent de naître. Le premier est instinctivement méfiant vis-à-vis de la nourriture qui lui est présentée, alors que le bébé fait spontanément confiance à sa maman qui le nourrit de son lait : en lui domine une conscience de confiance et d’amour.

C’est quand il fait l’expérience malheureuse qu’on peut le tromper, ou quand il est agressé, que l’enfant devient méfiant vis-à-vis des autres. Malheureusement cela peut arriver très tôt : des parents ne savent pas aimer leur enfant, le délaissent, le rejettent, le maltraitent, parfois même abusent de lui sexuellement… C’est le massacre des innocents ! Cela se poursuit pour certains à l’école et dans la société (enfants souffre-douleur). Tout cela finit par tuer la confiance dans le cœur de ces enfants, et par faire naître en eux la méfiance et la révolte.

 

Quand un homme et une femme se rencontrent, s’ils ont eu une enfance heureuse, ils peuvent bien vivre la confiance entre eux. Mais s’ils ont été très blessés lorsqu’ils étaient petits, cela va leur être très difficile. En effet ils ont mis en place des systèmes de défense psychologiques plus ou moins rigides, et sont très vulnérables par rapport aux paroles, aux actes et aux situations qui leur rappellent ce qu’ils ont vécu jadis. Il leur est, de ce fait, difficile de donner entièrement leur confiance à leur conjoint. Celle-ci est souvent conditionnelle, et est facilement reprise.

 

Autrefois, malgré cette fragilité, les conjoints pouvaient trouver dans la société un garant de leur alliance. Alors, en effet, la pression sociale, les contraintes familiales, la solidité du contrat du mariage étaient comme des supports pour cette confiance hésitante toujours à renouveler.

 

Mais il n’en est plus ainsi aujourd’hui. L’institution du mariage apparaît comme une réalité variable selon les temps et les lieux, et donc relative. En outre, pour beaucoup de jeunes couples, elle est un carcan, contraignant à demeurer ensemble des époux qui ne s’aiment plus, et ils la rendent responsable de la sclérose de ces ménages. Dès lors, refusant le volontarisme qui serait secrété par cette structure, ils veulent rester « vrais » et, ou bien fonder leur alliance sur l’amour, ou bien, s’ils ne s’aiment plus, se séparer.

Du coup le nombre des séparations et des divorces s’accroît, et cela augmente encore la méfiance de ceux qui se lancent dans l’aventure du couple.

 

En définitive, l’homme et la femme qui ne peuvent s’appuyer sur le roc de la foi, conscients de leur fragilité personnelle et de l’insuffisance de l’institution du mariage pour garantir leur alliance, ne peuvent établir leur confiance sur rien de solide.

Voilà pourquoi on voit tant de personnes aujourd’hui qui, ou bien ne s’engagent plus dans le mariage, ou bien gardent une certaine indépendance, ou bien se protègent juridiquement en prévision d’un divorce envisagé comme possible dès le départ.

 

Dans une optique chrétienne, nous pouvons affirmer que cette fragilité de la confiance est une conséquence du péché originel. En effet celui-ci a commencé par une méfiance vis-à-vis de Dieu (cf. Gn 3,4-5), qui a rejailli ensuite sur la relation du couple : la rupture consommée avec Dieu, chacun se décharge sur autrui de la responsabilité du péché (cf. Gn 3,12-13), et les rapports entre l’homme et la femme n’étant plus fondés sur la confiance, deviennent des rapports de peur et de domination (cf. Gn 3,16). Tous les hommes et toutes les femmes portent en eux la blessure du péché originel ; le baptême efface la tache originelle, mais même chez les baptisés, les conséquences du péché demeurent et invitent au combat spirituel.

 

Les conjoints sans Dieu portent donc en eux cette fragilité, et celle-ci a pu être aggravée par les blessures reçues dans la relation à leurs parents ou à leur entourage. Seul Jésus, par la grâce du baptême, puis du sacrement du mariage, peut purifier, guérir et fortifier la confiance entre les époux afin que leur relation soit établie sur un pilier inébranlable.

 

L’amour

 

Le deuxième pilier sur lequel se fonde l’alliance est, bien sûr, l’amour. Mais qu’est-ce que l’amour ? Pour notre société païenne et hédoniste, c’est le grand élan passionnel qui pousse l’homme et la femme l’un vers l’autre, et qui trouve son épanouissement dans la jouissance sexuelle. D’où la multiplication d’ouvrages de sexologues qui expliquent avec force détails comment parvenir à celle-ci. Est-ce vraiment cela, l’amour ?

 

Bien sûr, il y a plus chez ceux qui veulent faire alliance : la relation sexuelle est intégrée dans la communion affective, et dans la communion des cœurs. Au fond de chacun se trouve le désir de rencontrer son complément indispensable, et de ne plus faire qu’un avec lui. C’est Dieu qui, en créant l’homme et la femme, a mis ce désir en eux.

 

Certains couples tendent vers cette unité de façon pathétique en essayant de tout faire ensemble, de rechercher sur tout un parfait accord. Mais ce vieux rêve de fusion se heurte à chaque instant à la réalité des différences, des divergences, à l’inéluctable évidence : je ne suis pas toi, et tu n’es pas moi. L’amour ne se consomme pas dans l’absorption, ou fusion de deux en un. L’amour veut à la fois la distinction et l’unité, l’altérité et l’identité. Les époux doivent s’accepter différents pour s’aimer complémentaires.

Cela, on le comprend intellectuellement, mais on a souvent du mal à le vivre. Dans le quotidien des couples, bien loin que leur unité aille en s’approfondissant, c’est plutôt le contraire qui se produit. Les différences de psychologie entre l’homme et la femme, sur lesquelles on n’est pas assez informé, entraînent des incompréhensions, des malentendus qui perturbent la relation. Les blessures affectives, parfois profondes, font que l’on a une attente démesurée que l’autre ne peut pas combler, et empêchent de vivre l’amour oblatif. Les conséquences du péché originel perturbent les rapports d’autorité et l’exercice de la sexualité. Les attitudes pécheresses – égoïsme, orgueil, colère, envie, jalousie – sapent peu à peu l’unité tant désirée.

 

Quand l’amour tiédit, et que la communication s’appauvrit, la relation devient étouffante. On a l’impression d’avoir aliéné sa liberté, et l’on devient facilement agressif. Au lieu de cette douce harmonie où chacun trouve sa joie à servir l’autre, on vit une tension, un rapport de forces où l’on utilise les armes soit du chantage affectif, soit de la violence verbale, soit même des coups.

 

Et peu à peu l’amour-passion s’éteint, le sentiment se refroidit ; chacun – ou du moins l’un des deux conjoints – s’enferme dans sa tour d’ivoire, jusqu’au jour où, lassé, déçu, l’un des deux va chercher ailleurs une consolation, abandonnant son conjoint et ses enfants à leur chagrin, à leur désespoir ou à leur révolte.

 

C’est là, malheureusement, un scénario trop fréquent aujourd’hui. Homme sans Dieu, sur quoi vas-tu fonder un amour qui conduise le couple à l’unité et au bonheur ? Un amour qui soit échange généreux – don et accueil -, et qui soit profondément respectueux de la personnalité de chaque conjoint ? Un amour qui guérisse les blessures et soit plus fort que les péchés ?

 

La fidélité

 

Le troisième pilier sur lequel repose l’alliance est la fidélité. Celle-ci n’est pas secondaire, comme si elle était la conséquence de l’amour. Elle est un constituant fondamental de l’alliance, au même titre que les deux autres. Du reste, il y a une parenté entre la confiance et la fidélité ; l’une et l’autre ont la même racine latine « fides », qui signifie confiance, loyauté. Quand on donne sa confiance à quelqu’un, on engage toute sa personne – on se fiance à l’autre (c’est toujours le même radical) -, et on engage aussi toute sa vie. Au fond de chacun réside le désir que l’amour soit éternel, c’est pourquoi dans les chansons amour rime avec toujours.

 

Mais ce désir d’éternité se heurte à l’épreuve du temps. Ce conjoint dont on attend tout se révèle un être limité, plus ou moins blessé, et pécheur. L’idéal s’enlise dans le quotidien, et le rêve est laminé par la réalité.

Parfois très vite : durant les deux premières années, les difficultés peuvent être si grandes que des couples se séparent brutalement.

Certains s’accrochent encore cinq ou six ans ; mais en vain ; submergés par leurs problèmes qu’ils ne savent pas surmonter, ils divorcent.

Pour d’autres, la persévérance est plus grande ; mais certains ne franchissent pas la crise du milieu de la vie, ou celle de la retraite professionnelle.

Aujourd’hui, c’est pratiquement un couple sur deux qui échoue et ne parvient pas au terme de l’aventure à deux. [2]

 

Le rêve d’un amour qui dure toujours est-il donc irréalisable ? Certains sont prêts à de lourds sacrifices pour réussir. Mais sur quoi peuvent-ils alors appuyer leur fidélité ?

 

En outre, même s’ils arrivent avec leur conjoint au terme du voyage, ils ne pourront éviter la séparation définitive de la mort. Pour l’incroyant, c’est l’ultime scandale. S’il a fait le choix de la fidélité, voilà que leur alliance est rompue, pense-t-il, irrémédiablement.

 

En outre la mort est un miroir qui nous invite à nous interroger sur ce qui a été vécu durant la vie : celle-ci est-elle une magnifique tapisserie où s’entrelacent tous les fils aux chaudes couleurs de la confiance, de l’amour et de la fidélité ? Ou bien est-ce un tissu ordinaire que rehaussent cependant quelques uns de ces fils ? Ou bien est-ce une serpillière en lambeaux couverte de la grisaille d’une vie sans amour ?

 

Nous pressentons qu’à l’heure de notre mort nous serons jugés sur notre confiance, notre amour et notre fidélité. Pour tenir jusqu’au bout, il nous faut trouver une force qui nous permette de vivre jour après jour avec un être limité, blessé et pécheur - comme nous le sommes nous-mêmes. Et qui pourra nous assurer que cet amour sera plus fort que la mort même, que notre alliance sera éternelle ? Jésus seul.

 

Conclusion

 

Le couple, même sans référence à Dieu, peut réussir humainement, à condition que les époux n’aient pas de blessures psychoaffectives importantes, et qu’ils suivent les inspirations de leur conscience. En effet, c’est Dieu qui a institué le mariage aux origines de l’humanité [3], et il bénit les époux qui en respectent les caractéristiques fondamentales.

 

Mais les conjoints doivent aussi surmonter les conséquences du péché originel, et affronter la tentation, qui passe massivement par l’esprit mondain actuel. Celui-ci a une conception insuffisante de l’amour, et justifie le divorce et l’infidélité, ce qui sape les fondements même du mariage. Vatican II le déplorait :

« La dignité de cette institution ne brille pas partout du même éclat puisqu’elle est ternie par la polygamie, l’épidémie du divorce, l’amour soi-disant libre, ou d’autres déformations. De plus, l’amour conjugal est trop souvent profané par l’égoïsme, l’hédonisme et par des pratiques illicites entravant la génération. Les conditions économiques, socio-psycho-logiques et civiles d’aujourd’hui introduisent aussi dans la famille de graves perturbations. » [4]

Dans un tel contexte, l’Église affirme que le mariage a besoin d’être sauvé, purifié, fortifié. Saint Jean-Paul II l’affirmait : « Elle est profondément convaincue que c'est seulement en accueillant l'Évangile que l'on peut assurer la pleine réalisation de toute l’espérance que l'homme place légitimement dans le mariage et dans la famille. Voulus par Dieu en même temps que la création (cf. Gn 1-2.), le mariage et la famille sont en eux-mêmes destinés à s'accomplir dans le Christ (cf. Ep 5) et ils ont besoin de sa grâce pour être guéris de la blessure du péché et ramenés à leur «origine» (cf. Mt 19, 4), c'est-à-dire à la pleine connaissance et à la réalisation intégrale du dessein de Dieu. » [5]

 

C’est ce que nous allons voir dans la suite de cette méditation.

 

 

[1]     J’ai développé ces deux points dans Le sacrement du mariage (Ép 5,21-33), I et II.

 

[2]     Pour une réflexion plus approfondie sur les causes du divorce, cf. Séparés, divorcés, le chemin du pardon, toute la première partie.

 

[3]     Cf. Vatican II, Constitution sur l’Église dans le monde Gaudium et spes, n°48 § 1.

 

[4]     Ibid. n°47 § 2.

 

[5]    Saint Jean-Paul II, Exhortation apostolique Familiaris consortio (FC) sur les tâches de la famille chrétienne dans le monde d’aujourd’hui, 1981, n°3.

I. DIFFICULTÉS DU COUPLE SANS DIEU