VIVRE LE SACREMENT DE L'ALLIANCE

La miséricorde de Dieu vient au devant de la misère si profonde de l’homme blessé et pécheur, incapable de revenir par lui-même à l’Alliance avec son Créateur. Cela se réalise d’abord au baptême : les hommes y reçoivent le pardon de leurs péchés, sont réconciliés avec Dieu, et entrent ainsi dans l’Alliance nouvelle et éternelle inaugurée par Jésus dans le mystère de sa passion, de sa mort et de sa résurrection. Dans cette Alliance, Jésus est l’Époux de l’Église dont il prend soin avec amour, et avec laquelle il vit une relation sponsale. Ayant découvert la confiance inouïe du Père, l’Église y répond par sa foi ; purifiée et sanctifiée par l’amour, elle commence à aimer de cet amour divin communiqué par l’Esprit Saint : la charité ; sûre de la fidélité de Jésus, elle a l’espérance de lui être un jour unie éternellement.

 

Le sacrement du mariage s’inscrit dans le prolongement du sacrement du baptême. À l’homme et à la femme baptisés qui veulent vivre leur alliance avec la grâce de Dieu, il garantit le don de cette grâce, dès le départ et à jamais. Par le baptême, ils sont devenus membres du Corps du Christ, et lui sont déjà unis intimement. Lorsqu’ils se marient en Jésus, par leur échange de consentements, si celui-ci est valide, ils scellent leur unité dans le Christ, au point qu’elle devient indissoluble car le Christ lui-même en est garant. [1] Alors le mariage de ce couple humainement fragile, mais purifié, fortifié et élevé par la grâce, devient le sacrement – le « symbole réel » [2] - de l’Alliance entre le Christ Époux et l’Église. Ces époux peuvent maintenant vivre la confiance, l’amour et la fidélité d’une manière forte, parce qu’ils font reposer les trois piliers de leur alliance sur les trois vertus théologales.

 

Ceci se trouve préfiguré dans l’épisode des noces de Cana. [3] Jésus y apparaît comme l’Époux qui vient purifier l’humanité (les six jarres), et sceller la Nouvelle Alliance en son sang, qu’il nous partagera dans l’Eucharistie sous les apparences du vin des noces.

Aux noces de Cana, le pauvre couple humain a fait l’expérience du manque de vin ; cette pénurie signifie une pauvreté plus radicale : l’homme et la femme ne peuvent parvenir par eux-mêmes à la joie des noces accomplies, à cause de leurs limites, de leurs blessures et de leurs péchés. Seul Jésus peut les y conduire.

Il commence pour cela par les purifier. À Cana se trouvaient « six jarres de pierre destinées aux purifications des Juifs » (Jn 2,6). Celles-ci annoncent la cuve baptismale où nous sommes plongés pour être purifiés de tous nos péchés, et fortifiés pour le combat spirituel, afin que nous puissions surmonter tous les obstacles à la confiance, à l’amour et à la fidélité, dans notre relation à Dieu, et dans nos relations conjugales.

 Puis Jésus, à Cana, partage aux époux le vin nouveau, figure de son sang qui sera versé pour les faire entrer dans l’Alliance et leur communiquer la charité jaillie de son Cœur ouvert sur la croix. Aujourd’hui il continue à nous partager ce vin des noces dans l’Eucharistie.

 

Comme le baptême et l’Eucharistie, le sacrement du mariage s’enracine dans l’unique sacrifice pascal qui inaugure l’Alliance éternelle.

 

Et Marie est présente à Cana comme à la croix où elle devient notre Mère. C’est pourquoi chaque couple a intérêt à l’inviter à ses noces. Elle est Notre-Dame de l’Alliance, modèle de l’Église Épouse dans l’exercice des vertus théologales, et elle intercède pour les époux afin qu’ils puissent vivre celles-ci au sein même de leur petite église domestique.

 

La confiance

 

L’homme blessé et pécheur a beaucoup de mal à faire une confiance absolue à un conjoint qu’il sent limité et fragile comme lui. Assez facilement il se laisse gagner par la méfiance, qui est à la racine du péché, surtout s’il a été blessé dans ses relations avec ses parents durant sa petite enfance.

 

Lorsque Jésus paraît, au contraire, il fait une confiance absolue aux hommes. Par exemple lorsqu’il choisit ses apôtres, il sait très bien qu’un jour l’un le trahira, un autre le reniera, et presque tous les autres l’abandonneront dans l’épreuve. Ressuscité, non seulement il leur pardonnera, mais il leur renouvellera leur confiance et les confirmera dans leur mission.

Quant aux disciples, en découvrant peu à peu qu’il est le Messie, ils lui accordent leur foi. Ainsi après le miracle de Cana : « Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit. C’était à Cana de Galilée. Il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui. » (Jn 2,11) Par ce signe, Jésus a manifesté le dessein de Dieu qui était d’épouser l’humanité ; il a montré la confiance du Père en celle-ci, appelée, par sa réponse de foi, à entrer dans la nouvelle Alliance avec Dieu.

 

C’est dans cette foi que s’enracine la confiance des fiancés chrétiens l’un dans l’autre. Par la foi, ils découvrent que cette confiance mutuelle, tout au fond de leur cœur, est déjà un don de Dieu. Comme le rappelle saint Jean-Paul II, « la préparation au mariage chrétien est (…) une occasion privilégiée permettant aux fiancés de redécouvrir et d'approfondir la foi reçue au baptême et nourrie par l'éducation chrétienne. De cette façon, ils reconnaissent et ils accueillent librement la vocation à vivre à la suite du Christ et au service du Royaume de Dieu dans l'état même du mariage. » [4]

Et il poursuit : « Le moment fondamental de l'expression de la foi des époux en tant que tels est celui de la célébration du sacrement de mariage qui, par sa nature profonde, est la proclamation, dans l'Église, de la Bonne Nouvelle sur l'amour conjugal: il est Parole de Dieu qui «révèle» et «accomplit» le projet plein de sagesse et d'amour que Dieu a sur les époux, introduits dans la participation mystérieuse et réelle à l'amour même de Dieu pour l'humanité. » [5]

La foi des époux en Jésus, par la grâce du sacrement, devient le socle sur lequel ils vont pouvoir établir le premier pilier de leur alliance conjugale : la confiance mutuelle.

 

Le cardinal Danneels l’exprime très clairement : « Aucun mariage, même non chrétien, ne peut tenir sans une certaine foi chez les conjoints. Celui qui se marie doit croire en son conjoint : à partir de quelques signes – oh combien pauvres et infimes – il doit conclure qu’il est aimé, loin au-delà de ce qu’il peut voir et entendre. (…) Une telle foi humaine et naturelle est indispensable.

Mais quelle profondeur cette foi profane n’atteint-elle pas lorsque, par la grâce, elle est transformée en une foi divine, théologale ! Prenant son élan dans les pauvres paroles et gestes d’amour venus du conjoint, l’époux chrétien s’appuie sur la puissance même de Dieu. La force de la foi théologale est qu’elle possède les garanties de la part de Dieu, qui ne peut nous tromper ni être infidèle. » [6]

 

Cette confiance des époux devient proprement divine par participation, parce que Dieu en est la source et le garant. Le mariage n’est pas d’abord ni seulement un contrat juridique que l’on doit respecter comme on se soumet à une loi extérieure ; c’est une alliance que l’on scelle en se donnant l’un à l’autre une confiance que le sacrement rend plus solide que toutes les fragilités humaines.

 

Si les époux restent enracinés indissociablement dans cette foi en Dieu et dans la confiance l’un en l’autre, s’ils l’alimentent chaque jour dans la prière et dans l’Eucharistie, sacrement par excellence de la foi et de l’amour, ils seront capables de faire face ensemble à toutes les épreuves de la vie.

Cela leur paraît facile dans l’enthousiasme du début ; mais nul couple n’est à l’abri des épreuves : épreuves matérielles ou professionnelles, épreuves de santé, épreuves venant des enfants, épreuves du couple surtout. En effet, au fil des années, chacun se révèle tel qu’il est, avec ses limites, ses blessures et ses péchés ; il s’avère ainsi indigne de la confiance absolue qui lui a été faite. La confiance humaine s’en trouve ébranlée, et le tentateur s’emploie à la saper davantage : « Il (elle) ne changera pas. Tu t’es peut-être trompé en l’épousant… »

C’est une épreuve de foi, et c’est justement le moment de renouveler la confiance au conjoint qui lui a été faite le jour du mariage, en prenant appui sur la grâce du sacrement. Jésus est garant de l’engagement des conjoints et continue à croire en eux, à leur offrir toutes ses grâces pour les purifier, les fortifier. Par Jésus, avec lui et en lui, chaque conjoint peut renouveler alors sa confiance en l’autre : par grâce il peut surmonter ses faiblesses, et rester fidèle à la parole qu’il a solennellement donnée le jour du mariage.

 

Saint Jean-Paul II les y exhorte : « Cette profession de foi demande à être prolongée tout au long de la vie des époux et de la famille. Dieu, en effet, qui a appelé les époux «au» mariage continue à les appeler «dans» le mariage. Dans et à travers les faits, les problèmes, les difficultés, les événements de l'existence de tous les jours, Dieu vient à eux en leur révélant et en leur proposant les «exigences» concrètes de leur participation à l'amour du Christ pour l'Église, en rapport avec la situation particulière - familiale, sociale et ecclésiale - dans laquelle ils se trouvent. » [7]

Certains redisent tous les jours le oui de leur mariage. Le jour anniversaire de celui-ci ils peuvent le faire plus solennellement, par exemple après avoir vécu ensemble l’Eucharistie. C’est une excellente manière d’actualiser et de fortifier la confiance et l’amour qui les unissent et qui les font vivre dans la fidélité au fil des ans.

 

L’amour

 

Lorsqu’ils se marient, l’homme et la femme ont au cœur une aspiration à l’unité de leur foyer. Ils pensent généralement que c’est leur amour humain qui leur permettra d’y arriver ; mais ils se heurtent vite à leurs limites humaines, et rencontrent des difficultés à parvenir à la pleine communion des âmes, des cœurs et des corps.

S’ils sont sincères, ils doivent convenir qu’ils ne peuvent y arriver par eux-mêmes : leur unité doit leur être donnée par un autre, et pour les chrétiens, cet Autre, c’est Dieu. Le théologien L. Boff explique pourquoi le mariage humain ne peut acquérir sa plénitude qu’en référence à une transcendance :

« Dans l’amour, l’homme fait l’expérience de la plénitude, d’une bienveillance fondée sur la générosité, de la coexistence et de la rencontre en tant que celle-ci peut être source d’union. Cependant, l’on sait également que l’amour peut toujours se trouver menacé par l’infidélité, par la séparation et par la mort. Il est aussi l’expérience de ce qu’il n’est pas, comme on dit, une réponse plénière et exhaustive à tout ce que peut désirer le cœur humain.

L’homme aspire à un amour qui soit éternel et qui se situe en ce qu’il a de plus profond. En vérité, ce qu’il aime n’est pas tant une autre personne, mais le mystère qui est en elle, mystère qui se révèle et s’incarne en son être, mais aussi qui se trouve comme voilé et se tenant dans le secret. Tous deux, le mari et son épouse, éprouvent, dans le mariage, un appel à de dépasser l’un et l’autre et à s’unir au niveau de cette réalité plus profonde qui les transcende, mais qui n’en est pas moins la réponse de leur recherche latente, et le principe de l’union entre eux deux. » [8]

 

Ce dépassement qui permet de s’unir au niveau le plus profond, c’est dans le sacrement du mariage qu’il se réalise. En effet, les deux époux sont déjà devenus membres du Corps du Christ par le baptême. Marqués du character baptismal, ils appartiennent au Christ pour l’éternité. Lorsqu’ils se marient en Jésus, ils se trouvent donc unis pour toujours en lui à une profondeur que rien ne peut atteindre. Leur consentement est scellé par Jésus lui-même, et leur amour conjugal est assumé dans l’amour divin. [9]

 

Leur unité est donc mystiquement réalisée. Mais durant leur pèlerinage à deux sur la terre, ils devront surmonter tous les obstacles pour faire en sorte que cette unité soit de mieux en mieux vécue jour après jour. C’est un rude combat ! Saint Jean-Paul II en était conscient :

« Aucune famille n'ignore combien l'égoïsme, les dissensions, les tensions, les conflits font violence à la communion familiale et peuvent même parfois l'anéantir: c'est là que trouvent leur origine les multiples et diverses formes de division dans la vie familiale. » [10]

Les époux doivent alors se tourner vers Jésus et lui demander la grâce de purifier et de renouveler leur amour pour sauver l’unité du couple et de la famille.

 

« Oui, cherchez à imiter Dieu, puisque vous êtes ses enfants bien-aimés. Vivez dans l’amour, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, s’offrant en sacrifice à Dieu, comme un parfum d’agréable odeur. » (Ép 5,1-2) Jésus, le divin Époux, est allé jusqu’au bout de l’amour pour l’Église, son Épouse. Son amour est don total, gratuit. À la suite d’Adam, l’homme pécheur a perdu le sens de cette oblativité, de cette gratuité : son amour est souvent captatif, possessif, envieux, jaloux…

Comme l’a écrit le P. Guillaume : « C’est trop vrai que nous avons tendance à ramener, inconsciemment, l’amour à nous. Ainsi notre amour manque son but, car c’est bien l’autre que nous voulons atteindre. Que de caricatures de l’oubli de soi qui ne sont que des formes camouflées de possession ! On se sacrifie, mais on le fait voir ; on s’en autorise pour revendiquer l’amour, l’admiration. On croit en retirer le droit à être aimé en retour ! Le regard sur l’amour que nous donne Jésus dans sa pâque nous rend lucides. Demandons-lui de nous prendre en lui pour que nous vivions par lui notre amour. »

 

Seul Jésus, par la grâce du sacrement de mariage, peut convertir notre amour blessé et pécheur en une attitude oblative ; seul Jésus peut nous donner de vivre la pâque de l’amour. Aimer comme Jésus, c’est mourir à soi-même, à son égoïsme, et donner sa vie pour celui qu’on aime (cf. 1 Jn 3,16) ; et c’est seulement lorsqu’on se perd ainsi soi-même que l’on retrouve sa vie, devenue alors en Jésus vie éternelle.

Tout couple chrétien doit vivre une expérience pascale, dans la force de l’Esprit Saint. Son amour doit avoir les mêmes qualités que celui de Jésus, et la première d’entre elles est l’humilité. Il n’y a rien de plus stérilisant pour un couple que la bonne conscience pharisaïque de celui qui refuse de se convertir, et attend que son conjoint le fasse et satisfasse ses besoins. Une telle attitude bloque tout progrès vers l’unité.

 

Au contraire, si les époux imitent Jésus, ils adopteront une attitude humble, comme les y invite saint Paul : « soyez plutôt remplis de l’Esprit Saint. Par respect pour le Christ, soyez soumis les uns aux autres. » (Ép 5,18.21) Ainsi, même s’ils n’avancent pas toujours au même pas et ne sont pas au même niveau, ils feront progresser l’unité de leur foyer.

 

Cela n’ira certes pas tout seul : chacun porte en lui des blessures, des zones d’ombre encore marquées par le péché… Cela entraîne donc des incompréhensions, des disputes, des brouilles… « Seul un grand esprit de sacrifice permet de sauvegarder et de perfectionner la communion familiale, affirmait saint Jean-Paul II. Elle exige en effet une ouverture généreuse et prompte de tous et de chacun à la compréhension, à la tolérance, au pardon, à la réconciliation. » [11]

Dans les situations qui provoquent la division, l’amour prend la forme du pardon. De même que l’amour de pardon de Jésus sur la croix nous a rétablis dans la communion avec Dieu, de même c’est le pardon, c’est-à-dire l’amour par delà l’offense, qui met en échec les forces centrifuges du péché et fait progresser le couple vers l’unité. La grâce de Dieu lui est donnée pour cela, notamment dans les sacrements, saint Jean-Paul II le rappelle :

« Chaque famille est toujours invitée par le Dieu de paix à faire l'expérience joyeuse et rénovatrice de la «réconciliation», c'est-à-dire de la communion restaurée, de l'unité retrouvée. En particulier la participation au sacrement de la réconciliation et au banquet de l'unique Corps du Christ donne à la famille chrétienne la grâce nécessaire, et la responsabilité correspondante, pour surmonter toutes les divisions et marcher vers la pleine vérité de la communion voulue par Dieu, répondant ainsi au très vif désir du Seigneur: « Que tous soient un » (Jn 17,21) » [12]

 

Ce pardon est peut-être facile à donner dans les petites choses ; il est des situations (sans parler encore de la trahison et de la rupture) où le secours de la grâce est vraiment nécessaire. Mais le plus difficile pour les conjoints est peut-être de se pardonner « de n’être que ce qu’ils sont » [13]. On rêve tant d’un mari idéal, d’une épouse parfaite, que l’on s’agace de ses petits défauts, de ses travers habituels, de sa médiocrité de tous les jours ; combien de couples s’enlisent alors dans les petites difficultés du quotidien ! Il faut avoir profondément reconnu sa pauvreté, et sincèrement accepté celle de son conjoint, pour que le couple continue à avancer et à progresser sur le chemin de l’amour : c’est dans les petites choses et dans les petits gestes quotidiens que les époux se sanctifient et vont parfaire leur unité.

 

Ceci est bien souligné, dans le mariage selon le rite orthodoxe, par la cérémonie du couronnement : chacun des époux est alors couronné du nom de l’autre pour signifier qu’il sera la couronne de martyre de son conjoint. Michel Laroche explique le sens de ce rite :

« La couronne de martyre, c’est à égalité le poids des imperfections de l’autre, et la découverte, dans le regard de l’autre, de ses propres imperfections. C’est pourquoi l’Église orthodoxe dit bien : « Le serviteur de Dieu N. est couronnée de la servante de Dieu N. », « la servante de Dieu N. est couronnée du serviteur de Dieu N. », chacun étant la couronne de martyre de l’autre, et donc sa couronne de perfection. C’est parce que chacun porte cette couronne qu’il progresse. La couronne introduit dans la vie divine. Dans ce mystère, chacun aide l’autre à accoucher de sa véritable hypostase spirituelle.

« Chacun est pour l’autre le Christ qui porte sur ses épaules la brebis perdue après l’avoir retrouvée. Chacun est pour l’autre la croix que le Christ a commandé de prendre pour être véritablement son disciple. Assurément, si chacun est la croix de renoncement de l’autre, c’est qu’ensemble ils suivent le Christ.

« Mais la croix, qui conduit toujours au tombeau de la mort à son âme dans ce qu’elle a de lié au péché, débouche sur la lumineuse, joyeuse et glorieuse résurrection. Dès lors les couronnes deviennent le signe de la présence invisible du Christ uni à l’Esprit Saint. L’Église orthodoxe le chante lors du couronnement : « De gloire et d’honneur couronne-les tous deux ! » [14] »

 

La fidélité

 

Ayant enraciné leur confiance réciproque dans leur foi en Dieu, suivant Jésus sur le chemin de l’amour jusqu’au pardon, les époux chrétiens peuvent envisager sereinement l’épreuve du temps et vivre la fidélité en prenant appui sur la vertu d’espérance. Le mot latin « fides » se traduit en français par « foi » et par « fidélité ». La fidélité, c’est le déploiement de la confiance (on retrouve le même radical) dans le temps.

 

« Au sein d’un couple, écrit le cardinal Danneels, il faut aussi espérer. Qu’est ce que l’espoir, sinon l’affrontement de la durée ? En se mariant, les époux doivent escompter que la parole donnée ne sera jamais reprise. À partir d’une simple promesse – combien fragile ! – ils espèrent fermement que rien ne viendra briser ce pacte, si ce n’est la mort.

« Mais que d’imprévus peuvent survenir au cours d’une vie, ou plutôt au cours de deux vies ! Surtout à une époque qui connaît des mutations et des changements vertigineux ! Comme elle peut être terrible cette question : « Dans dix ans, seras-tu toujours le même pur moi ? Et ton amour sera-t-il toujours aussi jeune et neuf ? » De toute manière, il faut espérer que l’amour sera plus fort que la morsure du temps, et qu’il restera, dans les bons et les mauvais jours. Il nous faut donc cette audace : elle est indispensable.

« Mais combien plus solide devient cette espérance lorsqu’elle s’appuie non plus sur l’effort d’une volonté humaine, mais sur la promesse de Dieu, sur la bénédiction du couple dans le sacrement ! Dieu est au-dessus du temps et de l’histoire. Les cieux et la terre périront, lui demeure. » [15]

 

La fidélité es époux prend alors appui sur la fidélité de Dieu qui est sans faille. « C’est lui qui vous fera tenir fermement jusqu’au bout, et vous serez sans reproche au jour de notre Seigneur Jésus Christ. Car Dieu est fidèle, lui qui vous a appelés à vivre en communion avec son Fils, Jésus Christ notre Seigneur. » (1 Co 1,8-9)

 

Pour eux, plus de contradiction entre l’idéal et la réalité. L’idéal ils le vivent déjà en espérance, et savent qu’ils l’atteindront un jour par leur fidélité persévérante. La réalité, ils ont appris à l’accepter en vivant la pâque de l’amour, à la vivre tout simplement dans l’instant présent, comme elle se présente, avec ses peines et ses joies. De pardon en pardon ils avancent ainsi vers l’unité parfaite de leur foyer.

 

Alors que le monde cherche le plaisir immédiat, ils ont compris que la vie est un pèlerinage où les petites choses comptent énormément, et ils ont acquis la patience des vieux sages du désert qui savent faire des provisions pour affronter les zones arides, et qui ne se découragent pas à la première difficulté. Quel couple ne refait pas, dans son histoire, l’itinéraire du peuple de Dieu sorti d’Égypte en marche vers la terre promise ? Il connaît lui aussi ses tentations et ses épreuves, mais la promesse du royaume, où son unité sera parfaite, nourrit son espérance.

 

Et parce que le Christ est ressuscité, ils savent que la mort est vaincue, que, bien loin d’être la fin du voyage, elle va les faire passer dans ce mystère de communion où tout ce qui nous limite aujourd’hui – le temps, l’espace, le péché – sera brûlé au feu de l’amour, et où la communion des époux s’épanouira en Dieu pour une béatitude éternelle. [16]

 

À la fin des temps seront célébrées les noces définitives de l’Agneau avec son Épouse ressuscitée. Alors tous les couples qui sont restés fidèles jusqu’au bout seront unis pour l’éternité au sein de la Jérusalem nouvelle, « prête pour les noces, comme une épouse parée pour son mari. (…) Et Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus, et il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur : ce qui était en premier s’en est allé. » Alors celui qui siégeait sur le Trône déclara : « Voici que je fais toutes choses nouvelles. »» (Ap 21,2.4-5)

Alors la confiance et l’espérance disparaîtront ; alors seule restera la charité (cf. 1 Co 13,8.13), la communion d’amour avec le Père, le Fils et le Saint Esprit, et en elle la communion d’amour entre tous les bienheureux !

 

Quelle formidable espérance nous donne cette certitude de la fidélité absolue de notre Dieu, indéfectible dans le temps, et plus forte que la mort même ! C’est sur elle que les époux s’appuient pour vivre leur fidélité, adressant à Dieu cette prière :

« Seigneur, nous avons cru en toi ; dans notre union nous avons reconnu ta main : tu ne peux donc nous laisser seuls. Le jour de notre mariage, c’est toi qui as prononcé en nous et avec nous le oui de la fidélité. Garde nous dans ton amour. » [17]

 

Saint Jean-Paul II affirme qu’ils peuvent compter sur le soutien de l’Église :

« De même que le Seigneur Jésus est le « témoin fidèle » (Ap 3, 14), le « oui » des promesses de Dieu (cf. 2 Co 1, 20) et donc la réalisation suprême de la fidélité inconditionnelle avec laquelle Dieu aime son peuple, ainsi les époux chrétiens sont appelés à participer réellement à l'indissolubilité irrévocable qui lie le Christ à l'Église, son Épouse, qu'il aime jusqu'à la fin des temps (cf. Jn 13, 1).

« Le don du sacrement est pour les époux chrétiens une vocation - en même temps qu'un commandement - à rester fidèles pour toujours, par delà les épreuves et les difficultés, dans une généreuse obéissance à la volonté du Seigneur : « Ce que Dieu a uni, l'homme ne doit point le séparer » (Mt 19, 6).

« De nos jours, témoigner de la valeur inestimable de l'indissolubilité du mariage et de la fidélité conjugale est, pour les époux chrétiens, un des devoirs les plus importants et les plus pressants. C'est pourquoi(…) je loue et j'encourage tous les couples, et ils sont nombreux, qui au milieu de grandes difficultés gardent et font grandir ce bien qu'est l'indissolubilité: ils assument ainsi, d'une manière humble et courageuse, la tâche qui leur a été donnée, d'être dans le monde un « signe » - signe discret et précieux, parfois soumis à la tentation, mais toujours renouvelé - de la fidélité inlassable de l'amour de Dieu et de Jésus-Christ pour tous les hommes, pour tout homme. » [18] [19]

 

 

[1]     J’ai développé plus longuement ceci dans Le sacrement du mariage (Ép 5,21-33), quatrième point. Ici je conserve l’approche de Vivre le sacrement de l’Alliance en développant comment vivre les trois piliers de l’Alliance.

 

[2]     Saint Jean-Paul II, Familiaris consortio n°13.

 

[3]     Cf. Contemplons Jésus avec Marie, tome II, Les mystères lumineux, 2 : Les noces de Cana.

 

[4]     Familiaris consortio n°51.

 

[5]     Ibid.

 

[6]     Paroles de vie, Noël 1983, p.34.

 

[7]     Familiaris consortio n°51

 

[8]     Léonardo BOFF, dans Communio nov.-déc. 1986, « Le mariage », p.25.

 

[9]     Cf. CEC n° 1639-1640.

 

[10]    Familiaris consortio n°21.

 

[11]    Familiaris consortio n°21.

 

[12]    Ibid.

 

[13]    François VARILLON, L’humilité de Dieu p. 159

 

[14]    Michel LAROCHE, Une seule chair, éditions Nouvelle cité, p.105.

 

[15]    Cardinal G. DANNEELS, Paroles de vie, Noël 1983, p.35.

 

[16]    C’est de cette conviction qu’est née la Fraternité de la Résurrection. Celle-ci offre une structure de vie communautaire à des veufs désirant consacrer leur vie au Seigneur « pour un plus grand amour », par la prière, la contemplation, le service de leurs frères, en fidélité au oui sacramentel au-delà de la disparition physique de leur épouse. Pour les veuves existe la Fraternité Notre-Dame de la Résurrection, regroupant celles qui choisissent de vivre la fidélité à leur conjoint en ne se remariant pas.

 

[17]    Cardinal DANNEELS, op. cit. p.32.

 

[18]    Familiaris consortio n°20.

 

[19]    Pour compléter cette réflexion sur le sacrement du mariage, on peut lire Le sacrement du mariage (Ép 5,21-33), écrit en 2014. La quatrième partie de cette méditation, Vivre le sacrement de l'Alliance, à l'intention des catholiques séparés et divorcés, se trouve dans le livre Miséricorde pour les catholiques séparés, divorcés, divorcés remariés, également sur ce site à l'onglet divorcés, au ch. II, réflexion.

III. LE SACREMENT DE L’ALLIANCE : LE MARIAGE