EXODOS

Je n’ai pas voulu appeler « conclusion » ces dernières pages, car ce mot comporte l’idée de « finir » l’ouvrage. Or ces lignes se veulent au contraire une invitation à poursuivre la route (odos) vers le Père !

 

Dans un de ses sens, le mot grec « exodos » signifie la sortie du chœur à la fin d’une tragédie. Dans ce livre nous nous sommes penchés avec compassion sur la tragédie de tant d’hommes qui ignorent combien ils sont aimés par leur Père, et sur la tragédie de tant d’enfants abandonnés ou blessés, parfois terriblement, par leur père. J’ai alors mobilisé un chœur de théologiens et de témoins – que je remercie pour leur inestimable concours – afin de proposer à ces fils et filles prodigues, et à ces enfants, victimes innocentes, un chemin de guérison et d’espérance. A présent, comme le chœur antique, nous nous retirons pour laisser l’Esprit Saint œuvrer dans les cœurs et les restaurer.

 

Le livre refermé, nous allons poursuivre notre « exodos », la sortie de nos esclavages intérieurs, pour continuer notre pèlerinage vers le Père. Nous sommes nés dans le désir du Père qui veut nous combler de ses bénédictions, et c’est en revenant à lui que nous trouvons notre identité et notre bonheur. Le Père Jean-Claude Sagne l’exprime parfaitement :

 

« L’amour de Dieu le Père est l’unique mystère, l’unique réalité, la référence première et dernière de notre vie. Dieu est notre vie, il est davantage nous-mêmes que nous-mêmes, car il est notre source. (…) Le Père est celui qui donne. La pureté de l’amour du Père est sa générosité ; il ne garde rien pour lui, et sa toute-puissance consiste justement à pouvoir se donner entièrement. 

« Le Père a pour vie personnelle de donner sans cesse tout son Être, sa propre vie divine à son Fils ; le Père nous voit en son Fils unique, Jésus, le Fils de sa tendresse (Col 1,13), il nous aime en lui et nous appelle à lui. Le mouvement de fond de notre vie est notre retour vers le Père. Le dynamisme de notre vie (…) est donc notre union à Jésus en son abandon filial au Père. (…) Notre vie filiale consiste à naître à la vérité qui est la vie de Dieu se donnant à nous ; c’est la longue histoire d’un travail de délivrance au double sens de la libération des liens et de l’accès à une vie nouvelle. »[1]

 

Cette délivrance, Israël l’a vécue au moment de son exode, de sa sortie du pays d’esclavage pour se rendre dans la terre promise par Dieu. Mais peu à peu il a compris qu’il avait besoin d’une libération plus profonde : celle du péché. A cause du péché originel, tous les hommes sont plongés dans le péché qui les coupe de Dieu, et souvent ils se détournent de leur Père.

 

J.-C. Sagne poursuit : « Blessé dans sa filiation au plus profond de son origine, l’homme pécheur a peur de Dieu le Père et, par suite, peur du don de la vie sous toutes ses formes. (…) Dès lors, tout symptôme, toute blessure psychique peuvent se relire comme provenant d’un trouble de la filiation ; et cela, bien sûr, déjà au plan humain, familial et social. »[2]

 

Au baptême, plongés dans la mort et la résurrection de Jésus, et remplis de l’Esprit-Saint, nous retrouvons notre identité de fils et filles bien-aimés ; nous sommes guéris de la peur de Dieu par l’amour, et nous recevons les arrhes de la vie éternelle. C’est à partir de là que le Père va nous restaurer tout au long de notre vie, si nous lui faisons confiance.

 

 « Pour accéder à la vérité de notre vie filiale, écrit J.-C. Sagne, nous avons besoin de l’œuvre divine en nous, de la délivrance et de la guérison : c’est en fait désigner notre besoin de salut, qui nous atteint personnellement dans la communication de la victoire pascale de Jésus. Le chemin vers notre propre vie en son accomplissement est notre quête de Dieu, puisque lui seul peut nous donner le salut, la délivrance et la guérison : lui seul peut faire du neuf dans notre vie (cf. Ap 21,5 ; Is 43,19 ; 2 Co 5,17). »[3]

 

Jésus accomplit son œuvre de salut pour nous tout particulièrement dans l’eucharistie : « En actualisant le sacrifice de la Croix, l’eucharistie nous donne Jésus en son accomplissement filial par son offrande totale au Père, et elle est en cela déjà le mystère pour nous aussi de notre propre accomplissement filial en Jésus. »[4]

 

A partir de cette source, c’est tout notre être qui va être renouvelé par l’Esprit Saint. « La guérison intérieure est la guérison véritable par l’accès à la vérité de notre condition filiale. Parler de guérison intérieure, c’est désigner la construction de l’homme intérieur que saint Paul évoque dans l’épître aux Éphésiens (Ep 3,14-19 et 4,13). La construction de l’homme intérieur, c’est le travail que l’Esprit Saint opère au fond de notre cœur par la foi. L’Esprit Saint forme en nous l’enfant de Dieu, il nous rend fils ou filles de Dieu par une grâce d’adoption en union à Jésus, le Fils unique de Dieu, notre Frère aîné. Dans cette perspective, la guérison intérieure nous fait recouvrer notre entière liberté filiale, autrement dit l’entière liberté spirituelle, c’est-à-dire la docilité totale à l’Esprit Saint. »[5]

 

C’est un processus lent et progressif. « La guérison intérieure n’est habituellement pas le soulagement rapide des symptômes qui nous gênent sensiblement. Dieu est plus que tout pressé de nous conduire à la véritable liberté spirituelle, en nous purifiant à partir du fond de nous-mêmes pour atteindre graduellement notre sensibilité et nos comportements quotidiens. »[6]

 

Ce sera l’œuvre de toute notre vie. Dans la docilité à l’Esprit Saint, nous vivrons notre vie d’enfant de Dieu ; nous assumerons de mieux en mieux notre responsabilité de père ; nous recevrons progressivement la guérison de nos blessures intérieures. Enfin, à notre mort, nous plongerons dans l’Amour du Père, source de notre être, et vivrons l’épanouissement de notre filiation pour une béatitude éternelle.

 

Ce livre s’achève, mais notre exode continue. Vivons-le dans la confiance en notre Père, et dans un abandon confiant à Celui qui nous aime infiniment, nous attire vers lui, et nous attend !

 

 

[1] Jean-Claude Sagne, op, Accompagnement spirituel et vie d’oraison, éd. des Béatitudes, 2007 p. 127

 

[2] Ibid. p. 128   

 

[3] Ibid. p. 129

 

[4] Ibid. p.129

 

[5] Ibid. p. 130

 

[6] Ibid. p. 131