La position de l’Église a été rappelée par saint Jean-Paul II dans FC n° 84 § 4 :  

« L'Église réaffirme sa discipline, fondée sur l'Écriture Sainte, selon laquelle elle ne peut admettre à la communion eucharistique les divorcés remariés. Ils se sont rendus eux-mêmes incapables d'y être admis car leur état et leur condition de vie est en contradiction objective avec la communion d'amour entre le Christ et l'Église, telle qu'elle s'exprime et est rendue présente dans l'Eucharistie. Il y a par ailleurs un autre motif pastoral particulier : si l'on admettait ces personnes à l'Eucharistie, les fidèles seraient induits en erreur et comprendraient mal la doctrine de l'Église concernant l'indissolubilité du mariage. »

 

La formule de saint Jean-Paul II est très dense. Voici comment Mgr Léonard l’explicite :

« Communier au Corps de Jésus, c’est proclamer l’Alliance nouvelle et éternelle que le Seigneur a conclue avec nous en nous livrant son corps sur le lit nuptial de la Croix, en versant son sang pour nous sur l’autel du Calvaire. La communion eucharistique est la proclamation maximale de l’Alliance indissoluble entre le Christ Époux et son Épouse, l’Église.

« Or ceux qui se marient chrétiennement se marient « dans le Seigneur » ; ils glissent leur alliance d’homme et de femme à l’intérieur de l’Alliance de Dieu avec l’humanité en Jésus. (…)

« Mais si, après un divorce civil, on se remarie civilement, ou si, étant libre soi-même, on épouse une personne divorcée, on se met dans une situation objective de rupture consommée de l’alliance conjugale, de l’alliance dans le Seigneur.

« Il y aurait alors contradiction à proclamer, dans l’acte de communier, une alliance conjugale indissoluble que l’on nie, par ailleurs, en s’établissant dans une situation permanente d’alliance conjugale rompue. Le sacrement de l’Eucharistie, auquel on voudrait communier, entrerait alors en conflit avec le sacrement de mariage, auquel on est objectivement infidèle. » (Séparés, divorcés, divorcés remariés, l’Église vous aime, p. 106-107)

 

Dans les années qui ont suivi Familiaris consortio (1981), comme beaucoup de prêtres – et même d’Évêques - en Europe ne respectaient pas cette règle, en 1994, le cardinal Joseph Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, a publié une lettre aux Évêques de l’Église catholique sur l’accès à la communion eucharistique des fidèles divorcés remariés, reproduite ci-après au point 2. Et en 1998 il a répondu à quelques objections suscitées par cette lettre. (cf. II - 2)

 

Mais pour bien comprendre ces textes, il est important de lire d’abord ces extraits de son Exhortation apostolique Sacramentum caritatis de 2007 sur la sacramentalité de l’Église et sur l’unité entre les sacrements de la réconciliation, de l’Eucharistie et du mariage.

 

  • Benoît XVI : Exhortation apostolique Sacramentum caritatis sur l’Eucharistie, 22/2/2007
 

Sacramentalité de l'Église

 

16. Le Concile Vatican II a rappelé que, « quant aux autres sacrements et à tous les ministères ecclésiaux et aux œuvres d'apostolat, ils sont étroitement liés à l'Eucharistie et ordonnés à elle. La très sainte Eucharistie contient en effet l'ensemble des biens spirituels de l'Église, à savoir le Christ lui-même, notre Pâque, le pain vivant, qui par sa Chair, vivifiée et vivifiante par l'Esprit Saint, procure la vie aux hommes, et les invite et les conduit à s'offrir eux-mêmes, à offrir leurs travaux et toutes les choses créées, en union avec lui ». (PO 5) Cette relation intime de l'Eucharistie avec les autres sacrements et avec l'existence chrétienne est comprise à sa racine quand on contemple le mystère de l'Église elle-même comme sacrement. À ce sujet, le Concile Vatican II a affirmé que « l'Église est, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire, le signe et l'instrument de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ». (LG 1) Comme dit saint Cyprien, en tant que « peuple qui tire son unité de l'unité du Père et du Fils et de l'Esprit Saint » (De Orat. Dom., 23 : PL 4, 553), elle est sacrement de la communion trinitaire.

 

Le fait que l'Église soit « sacrement universel du salut » (LG 48 ; cf. ibidem n° 9) montre comment l'économie sacramentelle détermine en définitive la manière par laquelle le Christ, unique Sauveur, rejoint par l'Esprit notre existence dans ses spécificités propres. L'Église se reçoit et en même temps s'exprime dans les sept sacrements par lesquels la grâce de Dieu influence concrètement l'existence des fidèles, afin que toute leur vie, rachetée par le Christ, devienne un culte rendu à Dieu. Dans cette perspective, je désire ici souligner quelques éléments, mis en évidence par les Pères synodaux, qui peuvent aider à saisir la relation de tous les sacrements avec le Mystère eucharistique.

 

Eucharistie et Sacrement de la Réconciliation. Leur lien intrinsèque

20. Les Pères synodaux ont justement affirmé que l'amour de l'Eucharistie conduit aussi à apprécier toujours plus le sacrement de la Réconciliation.[1] À cause du lien entre ces sacrements, une authentique catéchèse à l'égard du sens de l'Eucharistie ne peut être séparée de la proposition d'un chemin pénitentiel (cf. 1 Co 11, 27-29). Nous constatons assurément que, à notre époque, les fidèles se trouvent immergés dans une culture qui tend à effacer le sens du péché,[2] favorisant un comportement superficiel qui porte à oublier la nécessité d'être dans la grâce de Dieu pour s'approcher dignement de la communion sacramentelle.[3] En réalité, perdre la conscience du péché entraîne toujours aussi une certaine superficialité dans la compréhension de l'amour de Dieu lui-même. Il est très utile de rappeler aux fidèles ces éléments qui, dans le rite de la Messe, explicitent la conscience de leur péché et, simultanément, de la miséricorde de Dieu.[4] En outre, la relation entre Eucharistie et Réconciliation nous rappelle que le péché n'est jamais une réalité exclusivement individuelle; il comporte toujours également une blessure au sein de la communion ecclésiale, dans laquelle nous sommes insérés par le Baptême. C'est pourquoi la Réconciliation, comme le disaient les Pères de l'Église, est laboriosus quidam baptismus,[5] soulignant de cette façon que l'issue du chemin de conversion est aussi le rétablissement de la pleine communion ecclésiale, qui se manifeste par le fait de s'approcher à nouveau de l'Eucharistie.[6]

 

Eucharistie et Mariage

 

Eucharistie, sacrement sponsal

 

27. L'Eucharistie, sacrement de la charité, fait apparaître un rapport particulier avec l'amour entre l'homme et la femme, unis par le mariage. Approfondir ce lien est une nécessité propre à notre temps (cf. FC 57). Le Pape Jean-Paul II a eu plusieurs fois l'occasion d'affirmer le caractère sponsal de l'Eucharistie et son rapport particulier avec le Sacrement du Mariage: « L'Eucharistie est le sacrement de notre rédemption. C'est le sacrement de l'Époux, de l'Épouse ». (Mulieris dignitatem 26) Du reste, « toute la vie chrétienne porte le signe de l'amour sponsal du Christ et de l'Église. Déjà le Baptême, qui fait entrer dans le peuple de Dieu, est un mystère nuptial: c'est pour ainsi dire le bain de noces qui précède le banquet des noces, l'Eucharistie ». (CEC n° 1617) L'Eucharistie fortifie d'une manière inépuisable l'unité et l'amour indissoluble de tout mariage chrétien. En lui, en vertu du sacrement, le lien conjugal est intrinsèquement relié à l'unité eucharistique entre le Christ époux et l'Église épouse (cf. Ep 5, 31-32). Le consentement mutuel que mari et femme échangent dans le Christ, et qui fait d'eux une communauté de vie et d'amour, a lui aussi une dimension eucharistique. En effet, dans la théologie paulinienne, l'amour sponsal est le signe sacramentel de l'amour du Christ pour son Église, un amour qui a son point culminant dans la croix, expression de ses « noces » avec l'humanité et, en même temps, origine et centre de l'Eucharistie. Voilà pourquoi l'Église manifeste une proximité spirituelle particulière à tous ceux qui ont fondé leur famille sur le sacrement de Mariage. La famille – Église domestique (LG 11) – est une cellule primordiale de la vie de l'Église, en particulier pour son rôle décisif concernant l'éducation chrétienne des enfants. Dans ce contexte, le Synode a recommandé aussi de reconnaître la mission particulière de la femme dans la famille et dans la société, une mission qui doit être défendue, sauvegardée et promue.[7] Son identité d'épouse et de mère constitue une réalité imprescriptible qui ne doit jamais être dévaluée.

 

Eucharistie et indissolubilité du mariage

 

29. Si l'Eucharistie exprime le caractère irréversible de l'amour de Dieu pour son Église dans le Christ, on comprend pourquoi elle implique, en relation au sacrement du Mariage, l'indissolubilité à laquelle tout véritable amour ne peut qu'aspirer. (Cf. CEC 1640) L'attention pastorale que le Synode a réservée aux situations douloureuses dans lesquelles se trouvent de nombreux fidèles qui, après avoir célébré le sacrement de Mariage, ont divorcé et contracté une nouvelle union, est donc plus que justifiée. Il s'agit d'un problème pastoral épineux et complexe, une vraie plaie du contexte social actuel, qui touche de manière croissante les milieux catholiques eux-mêmes.

 

Par amour de la vérité, les Pasteurs sont obligés de bien discerner les diverses situations, pour aider spirituellement de la façon la plus appropriée les fidèles concernés.[8] Le Synode des Évêques a confirmé la pratique de l'Église, fondée sur la Sainte Écriture (cf. Mc 10, 2-12), de ne pas admettre aux sacrements les divorcés remariés, parce que leur état et leur condition de vie contredisent objectivement l'union d'amour entre le Christ et l'Église, qui est signifiée et mise en œuvre dans l'Eucharistie. Toutefois, les divorcés remariés, malgré leur situation, continuent d'appartenir à l'Église, qui les suit avec une attention spéciale, désirant qu'ils développent, autant que possible, un style de vie chrétien, par la participation à la Messe, mais sans recevoir la Communion, par l'écoute de la Parole de Dieu, par l'adoration eucharistique et la prière, par la participation à la vie de la communauté, par le dialogue confiant avec un prêtre ou un guide spirituel, par le dévouement à la charité vécue et les œuvres de pénitence, par l'engagement dans l'éducation de leurs enfants.

 

Là où surgissent des doutes légitimes sur la validité du Mariage sacramentel qui a été contracté, il convient d'entreprendre ce qui est nécessaire pour en vérifier le bien-fondé. Il faut aussi s'assurer, dans le plein respect du droit canonique,[9] de la présence sur le territoire de tribunaux ecclésiastiques, de leur caractère pastoral, de leur fonctionnement correct et rapide. Il importe qu'il y ait, dans chaque diocèse, un nombre suffisant de personnes préparées pour le bon fonctionnement des tribunaux ecclésiastiques. Je rappelle que « c'est une obligation grave que le travail institutionnel de l'Église réalisé dans les tribunaux soit rendu toujours plus proche des fidèles ».[10]

Il est cependant nécessaire d'éviter de comprendre la préoccupation pastorale comme si elle était en opposition avec le droit. On doit plutôt partir du présupposé que le point fondamental de rencontre entre le droit et la pastorale est l'amour de la vérité: cette dernière en effet n'est jamais abstraite, mais « elle s'intègre dans l'itinéraire humain et chrétien de tout fidèle ».                                                                                                     

Enfin, là où la nullité du lien matrimonial n'est pas reconnue et où des conditions objectives rendent de fait la vie commune irréversible, l'Église encourage ces fidèles à s'engager à vivre leur relation selon les exigences de la Loi de Dieu, comme amis, comme frère et sœur; ils pourront ainsi s'approcher de la table eucharistique, avec les attentions prévues par la pratique éprouvée de l'Église.

Un tel chemin, pour qu'il soit possible et qu'il porte du fruit, doit être soutenu par l'aide des pasteurs et par des initiatives ecclésiales appropriées, en évitant, dans tous les cas, de bénir ces relations, pour que ne surgissent pas chez les fidèles des confusions autour de la valeur du Mariage.

 

[1]  Cf. Proposition 7; Jean-Paul II, Encycl. Ecclesia de Eucharistia (17 avril 2003), n. 36: AAS 95 (2003), pp. 457-458; La Documentation catholique 100 (2003), p. 381.

 

[2]  Cf. Jean-Paul II, Exhort. apost. post-synodale Reconciliatio et paenitentia (2 décembre 1984), n. 18 : AAS 77 (1985), pp. 224- 228; La Doc. catholique 82 (1985), pp.12-13.

 

[3]  Cf. Catéchisme de l'Église catholique, n. 1385.

 

[4]  Cf. On pense ici au Confiteor ou au dialogue entre le prêtre et l'assemblée avant de s'approcher de la Communion: « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir; mais dis seulement une parole et je serai guéri ». Il n'est pas sans signification que la liturgie prévoie aussi pour le prêtre quelques très belles prières, recueillies par la tradition, qui rappellent le besoin d'être pardonné, comme par exemple celle qui est prononcée à mi-voix, avant d'inviter les fidèles à la communion sacramentelle: « Que ton corps et ton sang me délivrent de mes péchés et de tout mal; fais que je demeure fidèle à tes commandements et que jamais je ne sois séparé de toi ».             

 

[5] Cf. S. Jean Damascène, De fide orthodoxa, IV, 9 : PG 94, 1124C; S. Grégoire de Nazianze, Discours 39, 17: PG 36, 356A; SCh 358 (1990), p. 189; Conc. œcum. de Trente, Doctrina de sacramento paenitentiae, cap. 2 : DS 1672.

 

[6] Cf. Conc. œcum. Vat. II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 11; Jean-Paul II, Exhort. apost. post-synodale Reconciliatio et paenitentia (2 décembre 1984), n. 30 : AAS 77 (1985), pp. 256-257; La Documentation catholique 82 (1985), p. 22.

 

[7] Cf. Jean-Paul II, Lettre apost. Mulieris dignitatem (15 août 1988) : AAS 80 (1988), pp. 1653-1729 ; La Documentation catholique 85 (1988), pp. 1063-1088 ; Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre aux Évêques de l'Église catholique sur la collaboration de l'homme et de la femme dans l'Église et dans le monde (31 mai 2004): AAS 96 (2004), pp. 671-687 ; La Documentation catholique 101 (2004), pp. 775-784.

 

[8] Cf. Jean-Paul II, Exhort. apost. post-synodale Familiaris consortio (22 novembre 1981), n. 84: AAS 74 (1982), pp. 184-186 ; La Documentation catholique 79 (1982), pp. 32-33 ; Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Lettre aux Évêques de l'Église catholique sur l'accès à la communion eucharistique de la part des fidèles divorcés remariés Annus internationalis Familiae (14 septembre 1994): AAS 86 (1994), pp. 974-979 ; La Documentation catholique 91 (1994), pp. 930-932.

 

[9] Cf. Conseil pontifical pour les Textes législatifs, Instruction sur les normes à observer dans les tribunaux ecclésiastiques pour les causes matrimoniales Dignitas connubii (25 janvier 2005), Cité du Vatican 2005.

 

[10] Benoît XVI, Discours au Tribunal de la Rote romaine à l'occasion de l'inauguration de l'année judiciaire (28 janvier 2006): AAS 98 (2006), p. 138; La Documentation catholique 103 (2006), p. 258.